
D’amour et d’eau fraîche, d’Isabelle Czajka
(Initiative personnelle)
Récemment, ton amie chômeuse lisait une interview de Ludivine Sagnier au sujet de son dernier film Crime d’amour (que je n’irai pas voir, inutile de me réquisitionner, je n’aime pas le titre, je n’aime pas la bande annonce, je n’aime pas la distribution, je n’aime rien). Elle y disait que ça n’avait pas été évident de camper une employée, pour elle qui n’avait jamais mis les pieds dans une entreprise. Ca m’a énervée de lire ça, tu ne peux pas savoir ami lecteur.
Bien sûr que Ludivine Sagnier n’a jamais mis les pieds en entreprise, c’est une Artiste. Qu’irait-elle faire dans un univers aussi mesquin, parmi tous ces petits soldats du capitalisme sans imagination ? Elle n’a pas dit ça, j’interprète, je lui fais un procès d’intention, c’est déloyal, mais merde. L’humanité est-elle donc divisée entre les artistes qui interprètent le monde sans le connaître, et l’immense majorité des autres?
La littérature, qui paie moins bien que le cinéma, a le mérite d’être riche d’un peu plus d’interpénétration. Ludivine Sagnier a-t-elle donc toujours su qu’elle voulait être une artiste, alors même qu’elle ne connaissait encore rien à rien ? A-t-elle toujours su que ce petit morceau de miroir lui suffirait, que c’était bien celui-là qui lui plaisait le mieux ? Ton amie chômeuse, qui a le même âge (à quelques années près), est admirative devant tant de certitude, elle qui passe son temps à slalomer entre les différents chemins qui s’offrent à elle. J’aimerais bien voir des acteurs et des actrices qui ont fait autre chose de leur vie que de la jouer.
Ça nous permettrait peut-être de voir à l’écran des gens qui travaillent en entreprise, et qui sont autre chose que des enfoirés finis ou de sombres et lâches crétins. Ça nous permettrait aussi d’apprécier une scène d’entretien d’embauche crédible : non Anaïs Demoustier, on ne se présente pas comme ça à un employeur quand on a fait un master de communication, ce n’est pas comme ça que ça se déroule, et il arrive même que les gens qu’on a en face de soi soient des êtres humains équipés de plus de trois neurones.
C’est malheureux que ces réflexions me viennent en sortant du film de Isabelle Czajka, car je lui ai trouvé beaucoup de qualités, et notamment celle d’être juste. Julie a fait cinq ans d’étude, on lui propose des postes merdiques qu’elle doit prétendre vouloir plus que tout, elle vit dans un appart trop petit et trop cher et lève des mecs en boîte pour faire passer la pilule.
Tout cela m’a paru très réaliste, jusqu’à la situation familiale : un père solitaire et décalé, une mère qui a lancé le compte à rebours de la dépression nerveuse, un frère un brin moralisateur, une belle-sœur sur la défensive… Finalement, c’est la seconde partie du film qui est la moins réussie, celle pendant laquelle Julie fuit dans le sud avec un jeune homme trop charmant pour être honnête. Le flingue, les petits trafics, le « loubard » au grand cœur : ton amie chômeuse n’y a pas tellement cru.
Mais le jeu des comédiens (impeccable, malgré ce que j’ai pu dire sur Demoustier et son entretien d’embauche) et la finesse des dialogues en font un film qui vaut le déplacement.



