Archive pour mai 2009

Ton amie chômeuse a lu La mauvaise rencontre

Samedi 30 mai 2009

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La mauvaise rencontre
, de Philippe Grimbert, Editions Grasset

(Requête de Sylvie, avait été bouleversée par Un Secret, du même auteur)

Loup et Mando sont inséparables depuis l’âge de 4 ans. Le premier est aussi peureux et délicat que le second est téméraire. Pour ne passer pour une fillette, Loup veille à ne pas trop embrasser sa tante en présence de Mando et reste évasif sur le racket dont il est victime à l’école. Sa lâcheté l’amène même à commettre une première trahison à l’égard de son ami : terrifié à l’idée de passer des vacances hors du cocon familial, Loup ne se présente pas au train qui devait les emmener tous les deux en colonie de vacances. A son retour, Mando évitera soigneusement d’évoquer cet épisode qui ne cadre pas avec l’idée qu’il se fait de leur précieuse amitié. Adolescents, les deux partagent toutes leurs expériences, des premières conquêtes aux séances de spiritisme infructueuses. C’est lorsqu’il découvre la psychanalyse que Loup commence progressivement à prendre ses distances. Il est fatigué de devoir se conformer à l’image que son ami a de lui, et commence à trouver sa possessivité étouffante. Cet éloignement sera pour Mando la trahison de trop, celle qui leur coûtera cher à tous les deux.

Si ce roman n’est pas largement autobiographique, je veux bien manger un Sojasun en entier. Il m’a semblé y lire la genèse d’un psychanalyste, d’un écrivain, d’un homme qui pour quitter le monde de l’enfance a dû dire adieu aux personnes qui l’ont le plus aimé au monde. C’est très bien écrit, et c’est vraiment triste. On partage le désarroi de Loup quand il réalise que Mando sombre dans la folie, on comprend ses envies de le planter là, on admire son acharnement à le sauver de ses démons. Je crois que ce qui rend le livre si touchant, c’est l’incroyable sincérité du narrateur, comme s’il réglait ses comptes avec ses propres fantômes, mais sans détour, en les regardant bien en face. Un chouette livre, sobre, élégant, intelligent. Classe quoi.

Ton amie chômeuse a vu Le sens de la vie pour 9.99$

Jeudi 28 mai 2009

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Le sens de la vie pour 9.99$, de Tatia Rosenthal
(Requête de Stéphane, le film ne jouant plus en bas de chez lui, doit-il prendre la peine de prendre le métro ?)

Ce film d’animation en stop motion est une adaptation de six nouvelles de l’écrivain israélien Etgar Keret, qui (apparemment) est connu pour son humour décalé et « hyperréaliste ». Et en effet, Le sens de la vie ne ressemble en rien aux films d’animation que l’on connaît.

Ici, pas de jouets qui s’animent ou d’animaux rigolos qui parlent, mais plutôt des humains avec des gros bides, des poils, des névroses et des poches sous les yeux. Habitués que nous sommes aux peaux lisses et aux silhouettes impeccables, on est même un peu dérangés par moments par le modelage imparfait des figurines, par les visages creusés et suintant. Non, ceci n’est pas un film pour enfants, et si vous avez fait l’erreur d’y emmener Théodule, il faudra vous débrouiller avec la question « pourquoi le monsieur il s’est fait sauter la cervelle en éclaboussant l’autre monsieur avec du sang papa ? », ou un peu plus tard « pourquoi le monsieur avec des ailes il s’est écrasé par terre en éclaboussant l’autre monsieur avec du sang papa ? ».

A part les aventures du gros monsieur qui assiste à des suicides à répétition, on suit aussi celles d’un petit garçon qui se prend d’affection pour sa tire-lire cochon (pas malade le cochon, pleine forme), d’un garçon trentenaire qui perd sa copine à force de beuveries avec ses camarades de 5cm de haut, d’un amoureux si transi qu’il transforme son corps pour plaire à sa petite amie (méfiez-vous messieurs , ça commence par l’épilation du torse et on ne sait pas où ça finit…), d’un vieux monsieur qui donnerait cher pour tromper sa solitude…

C’est un film audacieux à qui on pardonne aisément un fil conducteur parfois un peu mince, c’est poétique, drôle et dérangeant, c’est bien-sûr-qu’il-faut-y-aller-ce-serait-dommage-de-le-rater….

Liens d’une utilité quasi-incontestable :
Les séances sur Allociné
Le site du film : www.9dollars99movie.com/

Ton amie chômeuse a lu Chômeurs Academy, de Joachim Zelter

Mercredi 27 mai 2009

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Chômeurs Academy, de Joachim Zelter, Littératures Autrement
(Initiative personnelle. Motif : le titre, bien sûr.)

En 2016, le nombre de chômeurs en Allemagne a atteint les 8 millions. Le fléau a pris une telle importance qu’on ouvre des écoles spécialisées pour apprendre aux chômeurs à devenir des pros de la candidature. Sphericon est plus qu’un lieu de formation, c’est une école de la vie. L’Agence Fédérale Allemande y envoie des promotions de chômeurs pour qu’ils fassent table rase de leur passé et qu’ils deviennent enfin des citoyens utiles.

Autant dire que ton amie chômeuse s’est sentie concernée par la problématique, et c’est peut-être pour ça que ce livre lui a fait aussi froid dans le dos. Le choix du titre Chômeurs Academy est une stratégie d’éditeur pour attirer le chaland : le roman n’a absolument rien de léger. On pense plutôt aux camps de travail en Chine et bien sûr à l’Allemagne nazie, et on n’a pas tellement envie de se précipiter sur son téléphone pour taper 2.

Le style est glacial, inutile de chercher du réconfort auprès de l’auteur qui se contente de décrire froidement, d’une manière quasi administrative, le fonctionnement de l’école. Plus sadique encore, il nous prive de la compagnie de personnages humains pendant les 50 premières pages. On est soulagé quand apparaît Karla Meier, une chômeuse qui n’arrive pas à se plier aux règles de Sphericon, même si c’est pour la voir être soigneusement persécutée jusqu’à la fin.

Chômeurs Academy met d’autant plus mal à l’aise qu’on ne peut pas s’empêcher d’énumérer toutes les raisons pour lesquelles le roman ne peut pas vraiment être classé en science fiction. Les chômeurs de Sphericon se passionnent pour une série appelée Job Quest, où l’ont suit des candidats prêts à tout pour décrocher un travail, n’importe lequel. On commence sa petite liste dans sa tête : la série The Apprentice qui cartonne aux US, les types qui distribuent leur CV sur le parvis de La Défense, ceux qui envoient des candidatures en rap, ceux qui proposent de donner 50 000 € à l’ entreprise qui les embauchera, ceux qui veulent bien considérer un don d’organe en échange d’un CDD, ceux qui créent des profils Twitter sous le nom « Engagez-moi »… On y est déjà à la Chômeurs Academy, et même sans Nikos, ça fout les jetons.

Ton amie chômeuse a vu HF/RG, au Jeu de Paume

Mardi 26 mai 2009

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(Requête de Julien, habite à Berlin)

Je me souviens avoir eu des conversations assez pénibles avec un ami néo-zélandais qui ne comprenait pas l’intérêt que je trouvais à passer des après-midis à la Tate Modern du temps où j’habitais à Londres. Il avait résumé l’art contemporain à la formule suivante : « bullshit », et je sentais bien que « full of shit » se serait bien appliqué aux personnes qui s’en disent amatrices. J’avais essayé de lui expliquer que je vais au musée comme d’autres vont à l’église : sans vraiment chercher à comprendre ce qui s’y passe, « just to enjoy the experience ». Il aurait fallu que je l’emmène voir HF/RG, je suis sûre qu’il aurait compris.

Harun Farocki est allemand, Rodney Graham est canadien, et à priori ils n’ont en commun qu’un goût certain pour la vidéo. A priori seulement, car on constate rapidement qu’ils partagent surtout une inventivité qui donne à réfléchir sans se prendre au sérieux.

Dès la deuxième salle, on a l’impression d’être dans le salon de l’artiste : on s’installe dans des fauteuils confortables, on pose des écouteurs sur ses oreilles. Trois téléviseurs diffusent des extraits de film que le spectateur a l’impression de connaître, tant les thèmes (un cow-boy solitaire, un robinson crusoë sur une île, un bourgeois et un paysan) en sont éculés. Puis on s’aperçoit que c’est l’artiste lui-même qui joue dans ces films. Ce n’est pas dans le salon, mais dans la tête de Rodney Graham nous sommes.

Autre exemple : l’installation « Deep Play » de Farocki met le spectateur au centre d’un terrain de foot. Les 1 2 écrans qui font le tour de la salle diffusent toutes les images qui ont été prises de la finale de la Coupe du Monde 2006 : les images retransmises à la télévision, mais aussi celles de la caméra qui filme le stade vu du dessus, les images des caméras de surveillance ou des commentateurs entrain d’analyser le match. La multiplication des points de vue est vertigineuse, la rencontre sportive se mue en événement médiatique vidé de signification.

C’est jusqu’au 7 juin :  plutôt que de faire 4 heures de queue à Pompidou, ton amie chômeuse te recommande vivement cette expérience ludique et décalée.

Lien vers le Jeu de Paume

Ton amie chômeuse a vu Les étreintes brisées

Lundi 25 mai 2009

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Les étreintes brisées, de Pedro Almodovar
(Requête d’Antoine, ne va au ciné qu’une fois tous les 36 du mois, n’ira que si vraiment ça vaut le coup)

Mercredi dernier, je ne me suis pas posée la plus petite question sur mon programme de la matinée, je savais que j’allais filer voir le dernier Almodovar. Tout simplement parce que depuis que j’ai vu Penelope Cruz dans Vicky Cristina Barcelona, je ne suis plus très sûre d’être à 100% hétérosexuelle. Verdict : elle est toujours aussi belle, mais quand même moins sexy que dans le Woody Allen.

Je ne suis pas un routier, et je ne suis pas allée voir Barb Wire ; théoriquement je devrais avoir d’autres choses à dire sur Etreintes brisées. Théoriquement. Ce n’est pas que j’ai trouvé ça mauvais, c’est indiscutablement intelligent, émouvant, bien réalisé, bien joué, et tout ça et tout ça. Mais ça ne fait pas quatre jours que je l’ai vu, et je confonds déjà les scènes du film avec celles de Volver ou de Tout sur ma mère. C’est peut-être injuste comme critique, mais je trouve qu’à force de faire du Almodovar pur jus, tous ses films se mélangent en une sorte de mélasse mélodramatique sur la filiation, l’homosexualité et la passion amoureuse.

J’écoutais ce matin Thierry Frémaux, responsable de la sélection officielle du Festival de Cannes (oui, ton amie chômeuse écoute France Culture à ses heures perdues, c’est à dire assez souvent) défendre le film en disant que si Etreintes brisées était le premier film d’Almodovar, tout le monde crierait au génie. C’est sans doute vrai Thierry, mais voilà, c’est loin d’être le premier. J’en ai un peu marre des scènes tire-larmes, des accidents de la route et des amours contrariées. Quand je vois à quel point Aronofsky est arrivé à changer si radicalement de registre avec son génial The Wrestler, je me dis que ça fait aussi partie du talent d’un réalisateur que de savoir surprendre.

Ceci dit, vous ne prenez aucun risque en y allant, rien que pour Penelope, ça vaut le coup.