Archive pour mai 2010

Ton amie chômeuse a vu Sacrées mousquetaires

Dimanche 30 mai 2010

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Sacrées mousquetaires, de Laurie Jesson, au théâtre La Comedia (Paris 11ème)

(Requête d’Annette, très tentée, mais aimerait s’assurer que ce n’est pas « pour filles only » avant d’y traîner son homme par les cheveux)

Pour les amis lecteurs qui n’auraient pas lu en entier Les Trois Mousquetaires (et vu le pavé, on ne leur jetterait pas la pierre, même ton amie chômeuse qui n’a rien d’autre à foutre se place dans cette catégorie, c’est dire), voici une façon simple et rigolote d’en connaître l’histoire et de ne pas passer pour un(e) inculte dans les dîners mondains.

Laurie Jesson s’est piquée de réécrire le célèbre roman de Dumas avec humour et irrévérence en donnant enfin aux femmes toute l’importance qu’elles méritent puisque ce sont elles qui, les unes après les autres, racontent leur version des événements. Nous avons donc la version romantique de l’histoire chantée par Constance Bonacieux (la gonzesse à D’Artagnan), puis vient la tragédie déclamée par la reine Anne d’Autriche, et enfin, le polar de Milady la perfide.

Comme dans la pièce Autoportraits, nous avons ici affaire à un casting exclusivement féminin. C’est d’ailleurs ce qui fonde la crainte de ma cliente : peut-elle y aller avec son cher et tendre sans risquer d’essuyer un an de films d’action testostéronés en guise de représailles ? La réponse est oui. Ton amie chômeuse a bien étudié le public et peut affirmer que la gente masculine était bien représentée, et même que son voisin parfaitement viril a bien ricané.

Ton amie chômeuse (qui est une vieille relou) maintient qu’elle n’aime pas du tout quand le public est pris à parti. En dehors du fait que ça casse le rythme de la pièce, je suis toujours très mal à l’aise pour le pauvre bougre qui a été choisi pour cible et qui essaie vaguement de placer quelques blagues un peu lourdes pour ne pas être totalement victime de sa situation.

Par ailleurs, le texte aurait sans doute pu se passer de quelques facilités, comme les références à Koh Lanta ou l’Ile de la tentation qui font un peu cheapos… Ton amie chômeuse a largement préféré le rire sardonique et interminable de la reine quand elle apprend le nom du valet de D’Artagnan (Planchet), et qu’elle conclue brutalement par « l’humour des pauvres, je ne m’y ferai jamais ».

Mais c’est affaire de goût, évidemment.

Liens et infos utiles :

Jusqu’au 25 juillet
au Théâtre La Comedia
6 impasse Lamier, métro Philippe Auguste

Le site de la pièce

Ton amie chômeuse a vu Enter the Void

Lundi 17 mai 2010

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Enter the Void, de Gaspar Noé
(Requête de Guy Jean Genevier, via Facebook, ce qui est interdit normalement mais bon ça ira pour cette fois va )

Ton amie chômeuse fait partie des gens qui ont râlé très fort contre Gaspar Noé après avoir vu Irréversible. Pas vraiment à cause du caractère insoutenable de la scène de viol, puisque je ne suis pas allée jusque-là, mais plutôt parce qu’il m’a rendue malade, le chien.

Ton amie chômeuse est complètement détraquée de l’oreille interne, et une caméra qui bouge sans arrêt me fait le même effet que quand je suis sur un bateau par une mer agitée, c’est à dire que je vomis. Ca me l’a fait aussi pendant Dancer in the dark. Quand en plus le vilain ne stabilise sa caméra que pour me montrer une tête en train de se faire démonter par un extincteur, je dis oui mais là je dis non, et je sors vomir à l’air libre, comme une lady.

Bien sûr, je n’ai pas voulu persévérer en me précipitant sur Seul contre tous ; on peut donc estimer que ton amie chômeuse était vierge de Gaspar Noé en entrant dans la salle hier soir. Dès le générique, on comprend qu’on n’est pas là pour déconner, mais pour vivre une expérience de cinéma hors norme, accroche-toi mon coco. Le générique défile à toute allure, façon kaléidoscope, ton amie chômeuse a avalé tout de suite un cacheton anti-migraine pour prévenir le mal.

Enter the Void, c’est un peu le film dont vous êtes le héro (à supposer que vous êtes un peu toxico sur les bords) : la caméra est subjective, au sens propre, au point que l’écran se fait noir lorsque le personnage cligne des yeux ; on est dans sa peau, littéralement. On partage son trip sous DMT, sa promenade hallucinée dans Tokyo… Ton amie chômeuse s’est laissée embarquer dès la première demi-heure, aucun haut-le-cœur à déplorer, impeccable. Le problème, c’est qu’il y en avait encore beaucoup, des demi-heures.

Quand le personnage sort de son corps, il peut à loisir se balader au dessus de la ville, entrer dans la matière, voyager dans son passé. Les vues de Tokyo sont hallucinantes, et Noé réussit à nous donner l’impression que l’on est en plein rêve, ou plutôt en plein cauchemar.

C’est une expérience, c’est certain, ça n’a jamais été fait me semble-t-il, et c’est de toute évidence l’œuvre d’un travail colossal sur chaque plan. Mais c’est si long et si répétitif que quand quelques spectateurs jettent l’éponge et sortent de la salle, on hésite un peu à les suivre. Mais non, on tient le coup, quitte à regarder ailleurs pendant quelques minutes pour reposer ses yeux.

Dans Enter the Void, les hommes ne côtoient qu’eux-mêmes, dans un univers urbain qui étouffe sous les néons et le vice. Pas de verdure, pas d’autres créatures que ces bipèdes qui baisent sans arrêt, aucune communion avec des éléments qui ne seraient pas issus directement de la main de l’homme. Le personnage est coincé dans sa condition, et la vie humaine vue sous cet angle n’est rien d’autre qu’un infini bad trip.

Le film aurait peut-être gagné à être un petit peu plus modeste, tant dans sa longueur que dans la métaphysique du propos… On en sort ennuyé, la tête en bouillie, vidé comme après une descente de drogue… Mais après tout, pourquoi pas ? Qui a dit que le cinéma devait être une sinécure ?

Lien utile :
Allociné

Ton amie chômeuse a lu Jezabel, d’Irène Nemirovski

Mardi 11 mai 2010

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Jezabel, d’Irène Nemirovski
(Requête de Steph)

Dans les années 1900, la beauté et la richesse de Gladys Eysenach l’ont faite connaître du tout Paris. Pourtant, ce n’est pas pour ses frasques amoureuses que les regards convergent vers elle en ce jour d’été 1934. Elle comparait devant un tribunal pour répondre du meurtre d’un jeune homme de 20 ans.

Il y a bien longtemps que ton amie chômeuse n’a pas évoqué ses lectures (à part un petit détour par Schopenhauer), mais voilà une découverte qui ne peut être passée sous silence. C’est à titre posthume que le prix Renaudot a été décerné à Irène Nemirovski pour sa Suite Française, et il semble bien que ce soit l’ensemble de son œuvre qui mérite d’être rendu à la lumière.

C’est l’histoire d’une femme qui prend conscience de son pouvoir de séduction et de l’incroyable emprise qu’il lui donne sur le monde. Mais la révélation s’accompagne instantanément d’une peur terrible et irrépressible que la vieillesse ne vienne mettre un terme à cette magie.

De touchantes au début du roman, les longues pages de description de la coquetterie de Gladys prennent des accents insupportables après la mort de sa fille Marie-Thérèse. Gladys s’est en effet opposée à ce que sa fille donne naissance à un enfant, ce qui aurait fait d’elle une grand-mère, une vieille femme pour qui plus personne n’éprouverait de désir. C’est donc seule et sans le moindre soin que Marie-Thérèse accouche, et qu’elle y laisse la vie.

On pense au Portrait de Dorian Gray :  la chute morale de Gladys est aussi spectaculaire que subtilement amenée, sans jamais que l’auteur ne juge son héroïne. Cette Jezabel revisitée a beau être glaçante et monstrueuse, ce qu’elle nous dit des rapports entre mères et filles, entre hommes et femmes ou simplement sur le temps qui passe résonne longtemps, comme s’il s’agissait de remarques qu’on aurait pu se faire soi-même (si on avait su s’exprimer avec le même talent qu’Irène, bien entendu).

« Jamais elle ne devait oublier cette brève saison. Jamais elle ne devait retrouver exactement cette qualité de jouissance. Il reste toujours au fond du cœur le regret d’une heure, d’un été, d’un court moment, où l’on atteint sans doute son point de floraison. » (p.64).

Info utile :

Illustration : la Bible illustrée par Gustabe Doré, Desux Rois (9, 34-37) - les compagnons de Jéhu retrouvent la tête et les extrémités de Jezabel.

Ton amie chômeuse a vu Autoportraits ou Monologues iraniens

Dimanche 2 mai 2010

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Autoportraits ou monologues iraniens, de Cléo Smeets, mise en scène Barbara Suie, Aktéon Théâtre à Paris
(Requête de Juliette)

En ouverture, une vue de Téhéran est projetée sur une toile. Les silhouettes de huit femmes se devinent derrière, en transparence. Un texte défile, comme un épigraphe à la pièce, dans lequel l’auteur s’interroge : comment « rendre une parole » ? Comment éviter de travestir les témoignages qu’ont bien voulu lui livrer ces femmes ?

Les unes après les autres, elles viennent raconter leur histoire, sous la forme d’un monologue. Fuir à tout prix un pays où la liberté est impossible, épouser un étranger. Trembler quand les enfants tardent à rentrer, craindre qu’ils aient sauté d’un peu trop haut en voulant échapper aux autorités. Se battre tous les jours, être plus malin qu’eux et vivre malgré tout. Travailler, ne pas tricher avec son voile, se faire discrète. Chacune compose avec les règles qui lui sont imposées.

Monologues iraniens frappent avec la force de ce qui sonne juste : dans le texte, mais aussi dans le jeu des comédiennes et dans cette mise en scène tout en subtilité et transparence. Que l’auteur, qui a voulu préserver la sincérité du texte, soit rassurée : c’est réussi, et c’est très beau.

Liens et infos utiles :

Site de la pièce

Jusqu’au 17 juin 2010
Les mercredi et jeudi à 21H30

Aktéon Théâtre
11 rue du Général Blaise
75011 Paris
01 43 38 74 62