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Ton amie chômeuse a lu “Pourquoi êtes-vous pauvres” ?

Dimanche 14 novembre 2010

pauvre

(Requête de Philippe, lointaine et distanciée, mais néanmoins vécue comme telle)

Ton amie chômeuse sait bien ce que tu vas lui dire, ami lecteur : quoi ?! Vollmann ? le type qui écrit des livres de 2000 pages sur les prostituées et les bas-fonds californiens ? Tu crois pas qu’on a autre chose à foutre ?!!

Je sais. C’est un peu comme la lecture de la Bible, il n’y a guère que ton amie glandue pour se lancer dans pareille entreprise : c’est long, c’est difficile, et c’est beaucoup moins gai que Martine à la plage (qui a tout mon respect, ma tortue s’appelait Martine).

Mais voilà, au cours de ma lecture de Pourquoi êtes-vous pauvres ? je me suis laissée penser que je tenais peut-être entre les mains l’avenir de la littérature (tout simplement). Tu comprendras donc, ami lecteur, que je ne pouvais pas me taire, même si la lecture m’en a coûté du temps et de l’effort (même à moi qui n’ai rien d’autre à faire).

Outre la noirceur du thème et la longueur du traitement, il y a aussi la profonde gêne que l’on éprouve à la lecture de ce livre (de mieux en mieux, que tu te dis). Car la démarche de Vollmann est inédite et dérangeante ; elle a consisté à parcourir le monde, et à s’arrêter dans les plus sordides bidonvilles, sous les ponts et trottoirs sales, dans les quartiers chauds de Tokyo et de Manille, pour demander aux plus pouilleux d’entre nous : pourquoi êtes-vous pauvres ? Pourquoi y a-t-il des gens riches et des gens pauvres ? Et d’autres questions que l’on suppose désagréables pour les intéressés.

Ce qui est hallucinant, c’est que le résultat est à l’exact opposé de l’obscénité que pouvait laisser attendre le titre du livre. Vollmann se penche sur la condition de ses frères humains sans angélisme ni jugement ; il le fait avec une absolue sincérité. Il rend compte des explications livrées par la russe Natalia, qui mendie sur les marches d’une église, et qui incrimine le destin : une tique l’a mordue quand elle était petite, elle est aujourd’hui épileptique et ne peut pas travailler. La thaïlandaise Sunee suppose qu’elle doit payer de mauvaises actions commises dans des vies antérieures, et elle boit pour faire passer la dureté du quotidien.

Chaque histoire, relatée avec beaucoup de détails car l’auteur a pris le temps de revenir maintes et maintes fois discuter avec ses témoins, est l’occasion d’interrogations philosophiques sur la pauvreté, la dépendance, le choix, la culpabilité et la gêne que nous inspirent ces gens - pourtant, n’est-il pas présomptueux de penser qu’ils sont tous plus malheureux que nous- ? Vollmann doute et se questionne sans relâche, il interpelle le lecteur pour qu’il l’aide dans sa quête. C’est dingue, et je ne sais pas comment rendre justice à cette démarche que j’ai sincèrement trouvée bouleversante.

Un dernier argument, ami lecteur, avant de te foutre la paix : Pourquoi êtes-vous pauvres ? ne doit pas nécessairement se lire d’une traite. A l’instar de La vie, mode d’emploi ou de La recherche du temps perdu (et de la Bible si tu insistes), il peut complètement siéger sur la table de chevet pour être consulté comme ça, une fois de temps en temps. Espérer, accepter, fuir : ce sont les trois issues que Vollmann voit à la pauvreté. Ajoutons connaître, même modestement, pour échapper à la nôtre.