Archive pour juin 2011

Ton amie chômeuse a vu Fin de partie, au théâtre de la Madeleine

Mercredi 29 juin 2011

findepartie

Fin de partie, de Samuel Beckett, mise en scène Alain Françon, au théâtre de la Madeleine à Paris

Ton amie plus vraiment chômeuse a deux passions littéraires : Marcel Proust et Samuel Beckett.

Sache, ami lecteur, que c’est là une confession à laquelle je ne me livre pas souvent. D’habitude, je n’aime pas trop m’étendre sur le sujet. Car le dire, c’est laisser entendre à mes interlocuteurs que je connais l’œuvre de ces deux auteurs sur le bout des doigts. Pour peu que je j’aie affaire à un autre admirateur de la Recherche du temps perdu (c’est, heureusement, assez rare finalement), le voilà qui essaime des références à tout va, même dans une conversation qui n’a rien à voir avec la choucroute, avec des clins d’œil entendus à mon attention. Or, la plupart du temps, je ne vois pas du tout de quoi il parle, et je dois taper « salon des Verdurin » sur Google en rentrant chez moi, comme n’importe quel néophyte. Car voilà, ami lecteur (je te préviens, c’est de l’ordre de la psychiatrie), je les aime tellement fort, Proust et Beckett, que j’ose à peine les toucher.

Quand j’ai découvert le premier, je me suis trouvée paralysée. Ton amie pas encore chômeuse tenait un journal intime depuis l’âge de 7 ans. Pendant des années, j’ai noirci quantité de papier, rempli des albums à cadenas, des petits et des grands cahiers, d’informations capitales (acquisition d’une nouvelle paire de baskets “trop top canons“, œillades suggestives à la cantine avec R. -qui ne pouvaient signifier qu’une chose : il m’aime, c’est sûr, il m’aime-, plantage au dernier contrôle de maths, etc.). J’adorais écrire et je le faisais tout le temps, sans ambition particulière.

Proust, dont la moindre description des gestes et événements les plus banals contient toute la complexité du monde, m’en a complètement ôté l’envie. « Je vois exactement ce qu’il veut dire, à tel point que je lui attribue d’angoissants pouvoirs de sondeur d’âme humaine, et jamais je n’aurais pu le dire mieux ». Voilà, en substance, ce que je me suis dit à l’époque, abandonnant instantanément tout projet d’écriture, quelle qu’en soit la nature. La purge a duré 10 ans.

Depuis, j’ai un exemplaire du Coté de chez Swann sur ma table de chevet, un dans mon sac à main, un dans la maison de campagne où je passe souvent les week-ends, et un autre dans un tiroir au cas où j’égarerais mon exemplaire de sac à main. Chaque jour, j’en lis quelques pages, parfois je m’aventure très brièvement dans A l’ombre des jeunes filles en fleur ou du Côté de Guermantes, mais jamais je n’ai pu m’atteler à la lecture linéaire de toute la Recherche. Trop peur de ne pas être à la hauteur, trop beau pour moi, trop intimidant, je repousse l’entreprise indéfiniment, jusqu’au jour où je me sentirai suffisamment intelligente, suffisamment digne, que sais-je, pour embrasser franchement le chef d’œuvre. En attendant, je picore Marcel avec une déférence idiote, je lui caresse la couverture, et je lui fais des bisous furtifs comme une pucelle.

Beckett, 10 ans plus tard, rebelote. Alors que je me délectais de Molloy, j’ai commencé à identifier les signes du « syndrome de Proust » : je relisais encore et encore les mêmes passages, je mettais un temps infini à avancer. Même intensité de plaisir à la lecture des toutes petites aventures de ce personnage qui rampe et suce des cailloux, des descriptions méticuleuses et divines du degré zéro d’une existence que le néant rend quasi-mystique, empreintes d’un humour tellement noir qu’on souffre en riant… J’ai acheté tout Beckett, ou presque, et idem, je prends parfois un volume, je l’ouvre furtivement, je le referme… Et je relis Molloy au lieu de passer à Malone meurt.

Quand par bonheur il se joue du Beckett dans Paris, je me précipite. Dans ma névrose, aller écouter du Beckett, c’est moins grave que de le lire. Je suis donc allée voir Fin de partie, au théâtre de la Madeleine, et évidemment, qu’est-ce que tu veux que je te dise ami lecteur, évidemment, c’était dingue.

Le personnage principal, aveugle, infirme et odieux s’appelle Hamm. Il vocifère sur son serviteur Clov, esclave bossu, qui menace perpétuellement de se faire la malle. Les deux autres personnages sont les parents de Hamm, et ils vivent dans deux poubelles séparées placées dans un coin de la pièce. Ils ont perdu leurs jambes au cours d’un accident de vélo en tandem, un épisode qu’ils se remémorent en riant de bon cœur. C’est tellement drôle que ça fait mal, encore, c’est tellement bien que c’en est douloureux.

Mais je me soigne.

Ici, théâtre de la Madeleine (le spectacle joue jusqu’au 17 juillet)