Archive pour octobre 2011

Ton amie chômeuse a vu Skylab

Lundi 17 octobre 2011

skylab

Skylab, de Julie Delpy

Depuis qu’elle travaille, ton amie plus vraiment chômeuse a rejoint les rangs de ceux qui vont au cinéma pour «passer un bon moment». Avant, je les écoutais avec mépris ces gens-là, tous ceux qui expliquent qu’ils veulent voir un film « sympa », « marrant », « pas trop prise de tête ». J’étais du genre à dire « non mais attends l’Art c’est pas fait pour être sympa, j’veux dire » en tirant sur ma clope et en roulant des yeux. Plus maintenant. Normal, je bosse.

Pour un peu, j’irais voir Sex Friends. Non quand même pas. Mais quand la presse entière s’est mise à hurler que La guerre est déclarée était un hymne à la vie dont on sortait « heureux,  galvanisés », j’ai fait fi du bon sens, et j’y suis allée. Le bon sens disait : meuf, c’est l’histoire d’un enfant qui a un cancer, est-ce que tu crois vraiment que tu vas te marrer ? Le bon sens avait raison. J’ai commencé à pleurer à la 20ème minute, et j’ai arrêté une heure après la fin du film. Arnaque.

Samedi, je suis allée voir Skylab. A priori, c’était un bon pari : pas d’hôpital, mais une réunion de famille en Bretagne. Pas de bébé qui penche à droite à cause d’une tumeur qui fait deux fois son poids, mais une brochette d’acteurs rigolos (Noémie Lvovsky, Valérie Bonneton…). Julie Delpy elle-même a dit qu’après la Comtesse, elle avait besoin de faire quelque chose de léger. Banco l’asticot.

Le problème, c’est que Delpy n’a pas réussi à mettre son intelligence de côté. Donc elle a fait comme d’habitude, elle a brossé des personnages plus vrais que nature, jamais univoques, donc jamais totalement heureux.

Une grand-mère fête son anniversaire et réunit pour l’occasion ses enfants, leurs femmes et maris respectifs, et la ribambelle de mioches qui en a résulté autour d’un mouton embroché (on appelle ça « méchoui », mais c’est un mouton embroché). Ils s’embrassent tous, ils ont l’air authentiquement enthousiastes à l’idée de passer cette journée ensemble, ils se serrent dans les bras… Et effectivement, ils vont vivre quelques moments de franche poilade. Comme ça peut arriver parfois dans la vie (si, ami lecteur, fais un effort, ça arrive de temps en temps quand même, ne soyons pas complètement atrabilaires).

Mais comme dans la vie aussi, ils ont tous leurs casseroles : le militaire qui s’emmerde depuis qu’il n’a plus de « négros » à qui faire « bouffer leurs couilles », sa femme qui bégaie à force de s’en prendre plein la gueule (et plein la chatte) pour compenser les accès de haine de son époux. L’ado de 17 ans qui essuie baffes et humiliations à répétition. Le petit garçon qui joue à la poupée, devant un père qui n’est pas exactement du genre à fêter la gay pride. Et l’oncle Hubert, qui perd la boule. Quand l’oncle Hubert chante « La ballade des gens heureux », ton amie plus vraiment chômeuse s’est mise à sangloter aussi fort que devant la Guerre est déclarée.

Parce que sous couvert de légèreté et de chansons paillardes, ce que dépeint Julie Delpy, c’est une société violente et ultra sclérosée. Des oppositions politiques fondamentales (et qui paraissent aujourd’hui très exotiques). Des gens coincés dans leur position sociale. Une société qui étouffe. Ton amie plus vraiment chômeuse s’est souvenue de ce que son père lui a raconté de la France d’avant 1981 : les contrôles dans le métro, les gardes à vue pour un rien, la méfiance à l’égard des jeunes… « C’est pour ça que ça nous fait drôle à nous, de voir les lois sécuritaires faire leur retour, comme ça, l’air de rien… » (qu’y dit, mon père).

Ton amie plus vraiment chômeuse s’est fait deux réflexions :
- je n’aurais pas du tout aimé être ado à cette époque pourtant pas si lointaine (et décidément, il faut vraiment que Sarko aille pouponner ailleurs).
- Doux Dieu, ils boivent comme des trous, ils fument clope sur clope, ils collent des taloches à leurs gamins pour un oui pour un non, ils sont fachos, ils font des blagues de merde… Et ils sont pas sympas avec l’oncle Hubert.

Ensuite, j’ai réalisé que toute ma vie, j’avais nagé dans une pâte collante et sans saveur appelée « politiquement correct ». Au point de penser aux messages du ministère de la Santé quand je vois les personnages de Delpy boire et fumer, et à la dernière campagne de la Sécurité Routière quand ils prennent le volant après le déjeuner. Au point d’avoir un pop-up de Françoise Dolto dans la tête quand une gifle s’abat sur la joue d’un gosse. Au point de penser « God bless l’épilation laser » quand je vois une touffe naturelle (mais spectaculairement volumineuse, il faut l’admettre). Merde, je suis tellement pétrie de principes de prévention, les cinq fruits et légumes sont tellement ancrés dans mon système, que je ne suis pas capable de juger ce déjeuner de famille pour ce qu’il est. Un déjeuner de famille, plus vrai que nature, à la Delpy.

Au final, je n’ai pas vraiment « passé un bon moment », mais j’ai réfléchi un peu. Et finalement, c’est pas si mal.