
L’Amour de Phèdre, de Sarah Kane, mise en scène William Astre - Théâtre du Temps, Paris 11ème
(Requête de William, peut-être le seul lecteur de Marianne 2 qui n’ait pas eu envie de clouer ton amie chômeuse au pilori)
Curieuse expérience que celle d’entrer dans une petite salle de théâtre quand un comédien est déjà en scène. La lumière est allumée, les spectateurs discutent encore entre eux, et pourtant il y a bien un homme assis sur les planches. Il a les yeux rivés sur une télévision dont on ne perçoit que le son, se tient vautré dans un tas d’immondices et mâche bruyamment des bonbons crocodiles.
Ton amie chômeuse regardait, puisque merde c’était bien une scène et que ce type ne pouvait pas être là par hasard, mais je me sentais aussi mal à l’aise que si j’avais traîné une chaise devant un SDF pour l’observer. C’est alors qu’il s’est mis à se masturber, sans quitter l’écran imaginaire des yeux, et après avoir choisi une chaussette qui pourrait accueillir son foutre (encore cette histoire de chaussette, et toujours pas d’explication rationnelle). Bien bien bien, me dis-je.
Hippolyte passe ses journées à dormir, à s’empiffrer et à recevoir des femmes ou des hommes avec qui il ne couche qu’une fois. Rien de tout cela n’entame l’amour que lui porte Phèdre, sa belle-mère. Pendant que la télévision charrie en fond sonore son lot d’incestes, d’infanticides, de meurtres en tout genre, Phèdre saute sur le fils de son mari. Rejetée, elle se donnera la mort un peu plus tard en laissant une note qui accuse Hippolyte de l’avoir violée.
Impossible de rester insensible face à ce spectacle. Le texte de Sarah Kane est drôle et violent ; elle aussi, comme Giraudoux, dépoussière les bustes des personnages des mythes, elle frotte même si fort qu’elle les laisse nus et écorchés. La mise en scène nous livre en pâture des comédiens nus eux aussi, ensanglantés, impuissants face à leurs pulsions sexuelles, tellement vulnérables qu’on a envie d’aller les serrer dans ses bras à la fin de la représentation et de leur dire à l’oreille « voilà c’est fini ».
Hippolyte déclenche des passions amoureuses et destructrices autour de lui, il fascine parce qu’il refuse la comédie du monde, il est adulé et détesté au point d’être lynché par une population volatile et vengeresse. Il a le courage des extrémistes, comme le comédien qui l’incarne et qui s’expose sans écran au regard gêné du public. Ton amie chômeuse a trouvé ça dur, mais il y a de la beauté là-dedans, et en tout cas de la matière à réfléchir. « Je déteste l’idée que le théâtre ne soit que le passe-temps d’une soirée. Il devrait être une exigence émotionnelle et intellectuelle. Une représentation est quelque chose de viscéral. Elle provoque en vous un contact physique direct avec la pensée et les sentiments », disait Sarah Kane. Gagné.
Ton amie chômeuse s’est promenée sur Internet pour en savoir un peu plus sur cette dramaturge sans concession qui s’est pendue à l’âge de 28 ans, et a trouvé ironique d’apprendre que des critiques qui avaient fustigé son œuvre de son vivant revenaient aujourd’hui sur leurs jugements pour la placer parmi les dramaturges britanniques les plus importants du 20ème siècle. Le doigt d’honneur sur l’affiche, ça doit être le sien.
Liens et infos utiles :
http://www.theastre.com/lamourdephedre/
Théâtre du Temps
9, rue du Morvan
75011 Paris
Réservations : 01 43 55 10 88
Jusqu’au 31 janvier 2010
Places : 16 € | 12 €
Mots-clefs : compagnie de l'astre, décadence, humour, mythe, perversion, phèdre, sarah kane, suicide, théâtre, violence
Etonnée et ravie que Sarah Kane soit évoquée sur ton blog.