
Don Carlo, de Verdi - Opéra Bastille
(Initiative personnelle, chantiers existentiels n°1 et 3)
NB : Ton amie chômeuse précise d’emblée qu’elle ne va pas parler de l’opéra en lui-même dans les lignes qui suivent. Pour des extraits, les dates, réserver des places, cliquez ici.
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Voilà, maintenant je peux raconter n’importe quoi. Quelle merveilleuse invention que le blog.
Fidèle à sa volonté de tenter de nouvelles expériences, et qui sait, de mettre au jour des goûts inédits, ton amie chômeuse a décidé de tenter ce qu’elle considère comme « la totale », the full monty, à savoir l’opéra de quatre heures à Bastille.
La première difficulté à laquelle le néophyte doit faire face, c’est d’essayer de se faire accompagner. Je croyais savoir que l’opéra attirait une population à la chevelure blanchissante, c’est donc tout naturellement que j’ai lancé l’invitation à ma grand-mère. J’étais tellement sûre de moi que j’ai acheté les places sans attendre la réponse, qui est arrivée par mail, cinglante : « Franchement, Don Carlo, Verdi et tutti quanti, ça ne me dit rien du tout ». Non seulement les grands-parents maitrisent le courrier électronique, mais en plus ils envoient bouler les petits-enfants qui proposent des sorties culturelles : tout se perd.
Réalisant que la date que j’avais choisie était très proche de celle de l’anniversaire de ma mère, je me suis dit ‘banco, je suis sauvée’ et j’ai appelé l’intéressée pour lui annoncer son cadeau. Elle était ravie, a soigneusement noté la sortie dans son agenda (car je m’y étais prise deux mois à l’avance) et nous avons commencé à réfléchir ensemble à nos déguisements (quelle robe, quel loup, quelle paire de petites jumelles et quel éventail, nous tenions à faire les choses comme il faut).
Le jour J, une heure avant le coup d’envoi, ma mère m’annonçait qu’elle était coincée dans les embouteillages à plus de soixante kilomètres de Paris. Incrédule, j’attendais qu’elle me révèle la solution qu’elle avait trouvée, en bonne maman, pour ne pas faire faux-bond à sa fille. Mais non, elle n’avait pas spécialement de solution. Tout se perd (bis). Me voilà donc à lancer des appels désespérés à droite et à gauche, mon amie P. détourne le regard, L. ne se sent pas bien, et puis tu comprends, quatre heures quand même… Finalement, c’est M. le béni qui s’y collera, ouf.
Ton amie chômeuse était donc sans doute un peu remuée par ces péripéties, et disons-le, avait passé une semaine tout à fait merdique. Quand j’ai vu le petit monsieur momifié au bout de la rangée, une boule d’angoisse s’est aussitôt formée dans ma gorge, et j’ai su que je n’étais pas dans mon état de sensibilité normal.
Il était si vieux, si sec et décrépi… Ton amie chômeuse s’est demandée s’il ne siégeait pas à l’année dans cette salle tant il était impossible de l’imaginer en train de se déplacer. Il était accompagné de sa fille, qui du haut de ses soixante ans passés paraissait quasiment juvénile à côté de lui. Bon. La vieillesse, ce n’est pas grave après tout, ça nous pend tous au nez, qu’est-ce que c’est que cette réaction bon sang reprends-toi. Si ça se trouve, c’était un enfoiré dans sa jeunesse, un ancien collabo, peut-être qu’il battait sa femme, ce n’est pas parce qu’il est vieux que c’est un gentil bonhomme… Ton amie chômeuse essayait de dissiper l’extraordinaire tristesse que cette vision lui avait inspirée par tous les moyens.
Quand un couple de quinquagénaires dynamiques a débarqué dans la rangée en exigeant que la momie et sa fille déguerpissent sous prétexte qu’ils étaient assis à leur place, c’en était trop. Je dois préciser que les fautifs s’étaient trompés d’un rang seulement, c’est à dire que leurs places étaient rigoureusement identiques en termes de situation et de confort à celles qu’on leur réclamait. Les quinqua dynamiques n’ont pas pensé une seconde à aller s’asseoir un rang plus haut, ils ont exigé leur dû.
Pendant ce temps, ma voisine de droite (60 ans, haleine chargée) répétait tout bas « ils se sont trompés… ah bah ça… ils se sont trompés de places… et ben voilà… c’est pas les bonnes places… » pour le compte d’un destinataire inconnu. Ton amie chômeuse s’en est voulue à crever de ne pas avoir hurlé sur les affreux adolescents quinquas et n’a trouvé qu’à bafouiller « je vous en prie, prenez nos places, on va aller derrière, ce n’est pas un problème », mais c’était trop tard, la momie s’était mise en branle et sa fille me fit un petit sourire pour dire que ce n’était rien.
Et pourtant c’était quelque chose. Le monsieur avançait centimètre par centimètre, les spectateurs se collant à leurs sièges pour le laisser passer, comme s’il était pestiféré. Ton amie chômeuse (à côté de ses pompes, donc) s’est mise à chialer, tout simplement, en disant à M. que notre société est piteuse et malade, etc. Ca commençait bien.
Ainsi donc, je n’ai pas aimé la population, ni la racaille quinquagénaire, ni les wannabe érudits qui chuchotent « j’ai connu mieux comme Carlo », ni ceux qui crient « Bravo » en roulant le « r », ni ceux qui boivent du champagne à l’entracte, ni ceux, d’ailleurs, qui n’en boivent pas. J’ai trouvé l’Opéra Bastille moche comme une piscine municipale. J’étais d’une humeur de chien. Et en plus, dehors, il pleuvait.
Pour dire quelques mots (tout de même) de ce qui se passait sur scène, ton amie chômeuse a mis du temps à s’habituer aux surtitres qui traduisent le texte en français. Au début, on est tenté de le lire à mesure qu’il est chanté, un peu comme au karaoké : erreur, on rate tout ce qui se passe sur le plateau. Il faut lire le plus vite possible, et hop, revenir à la scène pour ne pas en perdre une miette.
Ceci dit, l’avantage avec l’opéra, c’est qu’il faut vraiment de longues minutes d’inattention pour rater une péripétie véritablement cruciale. Le plus souvent, on s’endort à « Ah oserais-je vous faire part de ce qui me hante jour et nuit » et on se réveille à « Je vais vous ouvrir mon cœur », on a raté un échange fiévreux de « mais oui parle, confie-toi à moi » « je sais pas j’hésite » « mais si je t’assure fonce » « peut-être je réfléchis encore un peu », mais pas la révélation en elle-même.
Comme ce texte ne l’indique pas, ton amie chômeuse a trouvé que c’était une soirée riche et grandiose, et a très envie de réitérer l’expérience. Je sais, ça ne s’est pas senti. Mais je vous assure.
Pour finir, je vous rapporte le dialogue entre M. et la dame à l’haleine chargée pendant l’entracte :
« - Quelle heure est-il s’il vous plait, monsieur ?
- Je n’ai pas de montre. Attendez, il faut que je rallume mon portable.
- Onze heures moins le quart ?
- Non, je dis : il faut que je rallume mon portable
- Ah oui, dites donc, déjà… (La dame tapote sa montre qui indique 21H30)
- (Mais non…) Voilà. Il est neuf heures et demi. »
La dame regarde M., regarde sa montre, ne comprend plus rien.