Archive pour juin 2009

Ton amie chômeuse a découvert un hammam fumeur

Jeudi 25 juin 2009

ingresbainturc3
(Requête d’Aurélie, se marie bientôt, Mazel Tov, et enterre la jeune fille en elle en attendant)

Drôle de tradition que celle de l’enterrement de vie de garçon/jeune fille. Il me semble que c’est assez récent et que ça ne vient pas de chez nous (comme Halloween). Je ne crois pas que la génération de nos parents allait vendre des feuilles de papier toilette déguisée en fée avant d’unir leurs destinées. Samedi dernier, j’étais contente que les meilleures amies de la future mariée aient décidé de la jouer sobre, surtout quand nous avons croisé cette fille habillée en vache, suivie par une petite troupe de copines enguirlandées de colliers de fleurs. Elles n’avaient pas l’air de s’amuser les pauvres, et je me suis demandée en vertu de quoi elles s’imposaient pareille épreuve.

Pour fêter la mort de la jeune fille et l’avènement de la femme grâce aux liens sacrés du mariage, nous sommes donc allées au Sauna de Paris. L’odeur de tabac froid, à laquelle nous ne sommes plus habitués depuis que la loi nous a mis à l’abri du tabagisme passif, saisit dès le hall d’entrée. La dame qui s’occupe de l’accueil est aussi blonde que sa bouche est gonflée, et dans sa main aux ongles french-manucurés, une cigarette se consume doucement. Ça faisait longtemps que je n’avais pas croisé un si beau specimen, depuis que je ne vais plus à Cannes en fait. Elle nous donne un bracelet avec clé à chacune et nous invite à nous diriger vers les vestiaires. La fréquentation du hammam ce jour-là était mixte. Fait étonnant : toutes les femmes portent un maillot de bain, alors que les hommes se contentent de nouer nonchalamment autour de leur taille (ou ce qu’il en reste) le « paréo » fourni par l’établissement.

Déception : le hammam ne fournit ni gant de crin, ni savon rigolo ;  nous ne pourrons pas jouer avec nos peaux mortes, ce qui constituent 70% du plaisir du hammam. De plus, seule la mariée aura le droit à un massage gratuit. Quand elle est revenue le visage détendu et le cheveu hirsute, je me suis demandée si ça ne valait pas le coup de me marier pour y avoir droit aussi.

Après 1H30 de chaud-froid, nous allons à l’étage, où on nous a promis un thé à la menthe et « quelques petites bêtises » (des crêpes au sucre). Je n’arrêtais pas de penser à cette scène géniale du film Les Promesses de l’ombre, de David Cronenberg, où Viggo Mortensen se bat dans le hammam, mais en arrivant dans la salle du restaurant, c’est plutôt dans l’univers de Guy Ritchie que nous avons débarqué. Toutes les tables étaient occupées par de gros bonshommes, cigares au bec, entrain de jouer aux cartes en peignoir, leur chair flasque débordant des chaises.

Évidemment notre arrivée n’est pas passée inaperçue, et nous avons instinctivement resserré les ceintures de nos peignoirs. Il ne s’est pas passé 3 minutes avant qu’un très gros monsieur vienne dire à Aurore qu’elle lui faisait penser à cette actrice italienne, là… Aurore est blonde, mais comme elle a les yeux très clairs, j’ai hasardé un «Valeria Golino ?». Non… Le gros monsieur est agacé,  ses collègues se poussent du coude et rient grassement. « Monica Bellucci ! » s’exclame-t-il enfin.  C’était idiot de chercher une ressemblance, c’était simplement un bel exemple de drague idiote, cannoise sans doute, comme la réceptionniste. Il a conclu par « Vous êtes toutes belles ! ». J’ai répondu « Et vous êtes tous gros. », mais sans avoir le courage de le dire fort, de peur que la scène des Promesses de l’Ombre ne se reproduise à mes dépens.

En tout cas, avis aux nostalgiques de la cigarette dans les lieux publics, je crois que ce hammam est la perle rare. Si en plus, vous êtes fumeur ET naturiste, vous avez tout simplement trouvé votre Eden (j’ai cru comprendre en me promenant sur Internet que l’endroit était réputé pour ses sessions tout le monde à poil).

Infos utiles :

Sauna de Paris

15, Rue Fbg du Temple, 75010 Paris
Tel : 01 42 02 05 05

Illustration : Le bain truc, Ingres, 1862

Ton amie chômeuse est allée à l’Opéra Comique

Vendredi 19 juin 2009

carmen-accueil

(Requête de Jérôme, planté par sa pote une heure avant le début du spectacle)

Depuis que j’ai découvert les joies d’être accompagné par quelqu’un qui maîtrise bien son sujet (comme ici), je mets à contribution l’ensemble de mon réseau amical. Je venais de me plaindre de ne rien connaître à la musique classique (la faute à mes parents, qui écoutaient plutôt Serge Reggiani et ZZ Top), quand mon ami passionné de musique classique m’a proposé de faire le bouche-trou. Pas susceptible pour un sou, j’ai accepté avec enthousiasme en disant qu’en plus, si c’était à l’opéra comique, on allait bien se marrer. C’était une blague, mais mon ami passionné a eu l’air de regretter sa proposition.

Le concert a débuté, et tous mes souvenirs liés à la musique classique ont afflué (ils sont au nombre de trois) :
- La cassette audio de Pierre et le loup que j’écoutais dans la voiture de mon père quand on allait à la campagne, cette saleté de loup qui bouffait le canard… > Nœud dans le ventre.

- Le CD « La pub se la joue Classique » édité par Culture Pub et qui est responsable d’une de mes interventions les plus honteuses au Trivial Pursuit (« Mais si ! C’est le mec qui a composé la musique des serviettes hygiéniques ! »)… > Nœud dans le ventre.

- Et surtout, le dessin animé où Bugs Bunny dirige un orchestre… > Fou rire ne demandant qu’à être libéré.

Ma remarque n’était pas si absurde : un chef d’orchestre, c’est plus drôle que le Jamel Comedy Club. Le moment que j’ai préféré, c’est quand il s’est mis à sautiller en penchant la tête de droite à gauche, comme une Blanche Neige chauve qui se promènerait joyeusement dans les bois. Le public de l’opéra comique a beau être fun et varié (j’ai même vu un jeune homme avec des dreadlocks, c’est dire), il ne fallait pas rire. J’ai concentré mon attention sur les musiciens. J’ai repéré de la drague évidente entre deux violoncellistes, et j’ai compati avec le percussionniste (il avait une sorte d’ancêtre de batterie entre les mains, sais pas ce que c’était), qui a passé tout le concert à attendre le moment où il ferait « boum, boum » pendant deux secondes et c’est tout. En tout cas, il l’a très bien fait, et je l’ai félicité par la pensée.

L’orchestre s’appelle « Les Siècles », et c’est une formation qui a la particularité de jouer sur des instruments d’époque (je n’ai pas remarqué, tu t’en doutes ami lecteur, c’est mon ami passionné de musique classique qui me l’a dit). Leur dernier enregistrement a été nommé « Disc of the Week » sur BBC 3, autant dire que ce sont un peu les Beatles de la musique classique. On les voit souvent dans Presto ! sur France 2, émission présentée par Pierre Charvet, à qui j’ai tapé la bise sans savoir qui c’était.

Evidemment, il m’est parfaitement impossible de juger ce que j’ai entendu, mais j’ai vraiment passé un bon moment. Ce même élan de curiosité tous azimuts qui m’a amenée à m’intéresser au jazz (je lis en ce moment L’Ame de Billie Holiday, de Marc-Edouard Nabe, je ferai un compte-rendu si ça intéresse quelqu’un) me pousse tout doucement vers la musique classique, modestement, mais quand même. Merci le chômage.

Lien utile :
http://www.opera-comique.com/

Ton amie chômeuse met fin à la légende des macarons au chocolat

Lundi 15 juin 2009

photo

(Requête de Delphine, trop long à faire, trop dur de ne pas manger le chocolat au fur et à mesure)

Quand on dit à ses amis qu’on va s’essayer à la pâtisserie, on s’attend à des mines réjouies et à des encouragements enthousiastes (comme Fanny ici). Et bien non. On m’a regardé comme si j’annonçais que j’allais tenter de gravir l’Everest, moi qui n’arrive pas à monter un escalier. “Tu sais que c’est super difficile à faire les macarons… Il y en a d’autres qui ont essayé avant toi… Peut-être que tu devrais nous faire des œufs brouillés plutôt ?”, comme si le monde était un vaste cimetière d’ambitions macaronesques déçues. La première étape quand on décide de faire des macarons, c’est donc de ne pas se laisser démonter par ces avertissements terribles. J’ai beau avoir le goût du défi, j’ai failli être vexée par ces réserves non dissimulées.

Je me suis rendue dans la cuisine, seule, armée de ma recette imprimée sur Internet et de tout mon courage. Je dois admettre que la recette elle-même est assez alarmante dans la mesure où elle est truffée de mots et de formules inconnus au bataillon : une poche (?) avec une douille (?) large et lisse, tamiser (?) la mixture, fouetter pour obtenir un effet “bec d’oiseau” (??), le mélange doit former un ruban (?). Je ne me laisse pas abattre, et décide d’ignorer toutes les consignes que je ne comprends pas ou que le manque de matériel m’empêche de respecter. Au final, j’enfourne une plaque couverte de petites crottes que j’ai essayé de rendre les plus rondes possibles avec ma cuiller.

Onze minutes plus tard, le miracle a opéré : ce que je sors du four ressemble vraiment à des macarons, et la ganache refroidie a une consistance absolument parfaite. J’ai déjà envie de crier victoire à ce stade, mais selon la formule consacrée, je ne vends pas la peau du macaron avant de l’avoir achevé. La dernière phase est d’une simplicité biblique, il suffit de coller deux macarons ensemble en les soudant avec un peu de ganache. Le résultat est de toute beauté, on dirait des Ladurée (presque).

Je dispose mes petites œuvres d’art sur une grande assiette et la pose devant mes amis regroupés sur la terrasse (nous sommes en week-end à Aix-en-Provence, c’est bien sympa) avec autant de détachement que ma fierté le permet. Ils sont tous obligés d’admettre que ça ressemble vraiment à des macarons, et que ça en a le goût : c’est délicieux. Evidemment, après deux macarons, on a plus envie de dîner, mais c’est ça qui est bon. Moralité : en une demi-heure (une vingtaine de minutes de préparation et onze minutes de cuisson), ton amie chômeuse a mis fin la légende qui veut que seuls les chefs puissent faire des macarons. CQFD.

Note :
La photo illustrant ce texte est authentique, c’est même Caro qu’on aperçoit derrière.

Lien utile :
La recette bien sûr.

Ton amie chômeuse a assisté à une lecture de textes de théâtre

Lundi 8 juin 2009

tgp
(Requête d’Alo, contente de ne pas y aller toute seule, pour une fois)

Ami lecteur, ne te laisse pas rebuter par l’ennui qui s’empare de toi à l’annonce de cette nouvelle expérience. Tu te dis qu’aller écouter des auteurs pédants et auto-satisfaits lire leurs propres textes, c’est vraiment la dernière façon dont tu envisages de passer ton temps libre. Tu te dis que c’est réservé aux quelques polards qui font une thèse sur le type en question, et à quelques apprentis comédiens qui essaient de trouver du boulot par n’importe quel moyen. Tu as raison, l’assistance est en effet composée exclusivement de professionnels du théâtre et d’étudiants passionnés. Et pourtant…

Pour ma première lecture de textes de théâtre, j’ai fait confiance à mon amie spécialiste du théâtre anglais et à l’amour inconditionnel qu’elle porte à Martin Crimp. Je ne connaissais cet auteur que pour avoir vu une pièce désolante par sa mise en scène, mais dont le texte m’avait paru drôle, intelligent, bref, suffisant pour ne pas laisser tomber tout de suite. La lecture des textes de Crimp avait lieu au théâtre Gérard Philippe, à Saint-Denis. Déjà, aller au théâtre à Saint-Denis, c’est quand même moins ordinaire que d’aller au ciné à Opéra. D’autant que le TGP (c’est comme ça qu’on dit à Saint-Denis) est un grand et beau théâtre qui exhibe fièrement son nom en lettres de néons. Je me suis demandée si ça n’énervait pas la population de Saint-Denis de voir les bobos parisiens traverser leur ville sans un regard pour eux et s’engouffrer directement dans ce lieu d’intellectualité affichée.

Quand on arrive en avance, on peut aller prendre un verre dans le bar/restaurant à l’étage. La salle est immense, on s’enfonce dans des fauteuils club très confortables en regardant discrètement Sabine Azema et Alain Resnais qui prennent un verre juste à côté, et on se dit que c’est la classe. Même si on ne consomme pas (ce qui était le cas de ton amie chômeuse qui a souvent des problèmes de trésorerie), on a le droit de squatter sans avoir à entendre des remarques désobligeantes.

Vient l’heure de la lecture, nous sommes une trentaine à prendre place dans le théâtre, on nous conseille de nous mettre au plus près de la scène pour pouvoir discuter avec l’auteur quand viendra le moment des questions – réponses. Martin Crimp et son metteur en scène sont sur scène, assis derrière une table ; ils trempent les lèvres dans leurs verres d’eau, relisent leurs notes pendant que nous nous installons en silence. Cette disposition est curieuse, c’est comme si le public allait passer une audition. Et de fait, c’est un peu ça : lors d’une lecture, le public est aussi important que les personnes sur scène, car l’intérêt de la séance repose en partie sur la pertinence des interventions de l’assistance.

Martin Crimp lit ses textes avec une diction impeccable et dans un anglais tellement limpide que la traduction lue par le metteur en scène en devient superflue. L’un des textes est un extrait de « Four imaginary characters ». Crimp raconte comment il a fait la rencontre de l’ “auteur” qu’il est devenu. Tel un bernard-lhermitte, l’auteur cherche des gens qui sont vides à l’intérieur pour s’y installer et aménager l’espace à son goût. L’auteur est tyrannique, il refuse que son enveloppe regarde la télé pendant qu’il s’attèle à son « précieux travail d’écriture » ; il est grossier, cruel et vicieux, Crimp s’en méfie comme de la peste. J’ai beaucoup aimé cette idée de l’artiste « habité » par quelqu’un d’autre, et la façon dont Crimp décrit la schizophrénie de l’homme qui crée.

Ensuite, c’est à nous d’intervenir. Le micro se promène dans la salle, et chacun y va de sa petite performance, en français, et même en anglais pour les plus téméraires. Après une dizaine de minutes, l’ambiance se détend, les spectateurs /questionneurs font connaissance au gré des interventions, l’auteur est de plus en plus à l’aise. Et soudain c’est comme si nous étions dans un salon, entrain de discuter tous ensemble de Martin, notre ami habité par un bernard-lhermitte super fort. Il ne manquait plus que les Tuc et le verre de vin.

Je ne sais plus qui a dit que lire des livres, c’était comme avoir une conversation avec les esprits les plus brillants qui aient existé. Je trouve ça juste, même si c’est quand même un peu compliqué quand on est tout seul chez soi et que l’auteur en question est mort (”Non mais attends Platon, tu déconnes à plein tube, tu crois pas plutôt que…”). Mais c’est encore plus vrai quand c’est l’auteur lui-même qui vous fait la lecture. Je suis rentrée chez moi comme après une excellente soirée, quand on a ri et rencontré des gens sympas et intéressants. Et en plus c’était gratuit. La prochaine fois on fait ça chez moi les gars, vraiment, ça me ferait plaisir.

Lien très utile :
Le Théâtre Gérard Philippe, qui organise souvent des lectures. Pensez à réserver, je me serais retrouvée le bec dans l’eau si je n’avais pas été avec mon amie spécialiste du théâtre anglais qui connaît tout le monde, et je sais bien que ça court pas les rues, les amies spécialistes du théâtre anglais.

Ton amie chômeuse a tenté le concert de free jazz dans un bar clandestin

Jeudi 4 juin 2009

ateliertampon
(Requête de Martin, à la recherche de lieux de sortie qui sortent de l’ordinaire)

Au premier abord, l’enseigne illuminée aux néons laisse penser qu’il s’agit d’un restaurant chinois. Ensuite, la salle meublée d’un vieux piano et d’une table poussée contre un mur évoque plutôt un local commercial en cession de bail. Et enfin, des enfants qui dessinent dans un coin, un aspirateur que l’on devine derrière un rideau : ne serions-nous pas entrés par effraction chez quelqu’un ?

Nous sommes en effet chez Marco, qui nous accueille chaleureusement et nous explique le principe : atelier d’artiste à l’étage, lieu d’exposition au rez-de-chaussée, concerts de jazz et biture dans la cave. Il porte un tee-shirt qui représente un bonhomme entrain de péter de la musique (c’est à dire que des notes sortent de son anus), avec l’inscription « musique improvisée » au-dessus. J’imagine que c’est une confection maison, ou du moins je l’espère. Pendant qu’il nous parle, émergent de la cave un touareg enturbanné et un japonais enthousiaste. Nous sommes dans une zone tampon entre la poésie et le graveleux.

Il est 20h30, Marco nous invite à descendre l’escalier et prépare le matelas qu’il mettra devant la porte pour étouffer les sons qui s’en échapperont bientôt. Pas de doute, c’est une cave, c’est sombre et ça sent l’humidité, de vieux sièges de cinéma sont disposés face à une petite scène. Marco nous sert du vin “naturel”, ses amis vignerons refusant le label «biologique ». Il règne une ambiance à la Underground de Kusturica, nous sommes à l’abri d’un Paris assiégé par les lois et les règlements ; ici on fume, on boit, et on vient partager une expérience aux frontières du mystique.

Trois musiciens ont pris place sur la scène. Je me suis mise à écouter au bout de quelques minutes, quand j’ai compris qu’ils n’étaient pas entrain d’accorder leurs instruments, mais qu’ils avaient bien commencé à jouer. Le saxophoniste a les traits crispés, il porte toute la douleur du monde sur son visage. Le contrebassiste a l’air d’un fou ou d’un ivrogne, de ceux qu’on croise dans la rue et qui parlent ou rient tout seul. Le batteur ressemble à un autiste, il a l’air surpris des sons qu’il produit. Et pourtant, ce trio n’est pas ridicule, loin de là.

Il me semble qu’ils font chacun l’amour à leur instrument, ils ont des montées d’excitation, se calment, repartent, mais n’atteignent jamais la jouissance. Leur musique pourrait être la bande originale d’un film conceptuel suédois dont le dialogue serait dans ce goût là :
« - Comment ?
- Oui peut-être.
- Je ne sais pas.
- Qui m’appelle ?
- Le plafond est bas ce soir. »

Je commence peu à peu à trouver de la beauté dans cette non-harmonie, et il me semble que c’est plutôt la bande originale des émotions humaines qui est entrain de se jouer. Je ferme les yeux, et me rends compte que je suis traversée par des sensations que je ne contrôle pas ; j’ai un frisson, j’ai mal au ventre, les larmes montent, puis redescendent. Notons ici que je n’ai jamais été du genre à « avoir les poils qui se hérissent » lorsque j’écoute de la musique, ce qui ajoute à ma confusion ce soir-là. J’entends la respiration de mon voisin de gauche, elle se mêle à la musique, je sens les pieds la dame de derrière sous ma chaise, je me demande si Marco ne m’a pas collé du LSD dans mon vin.

Je n’ai pas la moindre idée du temps qui vient de s’écouler, la musique s’arrête, l’assistance remonte à la surface à la queue leu leu. Les musiciens ont repris une expression normale, une petite fille vient se blottir dans les bras du contrebassiste. J’ai du mal à me remettre de cette expérience, et fais quelques pas dans la salle d’exposition, hagarde. Le saxophoniste vient me serrer la main en souriant, il n’a plus rien du psychopathe qui soufflait dans un instrument du diable. Marco revient nous voir, il n’est pas du tout étonné lorsque nous tentons de lui expliquer que nous sommes encore sous le choc de ce qui vient de se produire dans sa cave. « Et là encore, c’était super structuré comme musique ! Il faut que vous reveniez mardi prochain, ce sera vraiment déjanté ! ».

Finalement j’ai le sentiment d’avoir découvert une nouvelle forme d’expression artistique. Comme si les drippings de Pollock avaient été mis en musique, ou comme la danse contemporaine dont j’ai fait l’expérience il y a peu. Après des années de rejet, ton amie chômeuse se sent enfin disposée à écouter du jazz, et lance un appel à ceux qui seraient disposés à la guider dans cet espace créatif d’un genre inédit.

Atelier Tampon
14 rue Jules Vallès
75011 Paris

Ton amie chômeuse a testé la visite de musée avec quelqu’un qui s’y connaît

Mardi 2 juin 2009

olympia

Musée Eugène Delacroix, Paris 6ème
(Requête de Lilou, prête à partager ses lumières)

Visiter une expo, c’est bien. Visiter une expo avec un conférencier, c’est mieux. C’est en été que la différence se fait sentir : on joue au Trivial Pursuit avec ses amis en sirotant un martini, vient une question sur un artiste dont on a vu le travail récemment. On se dit « si je trouve pas la réponse à celle-là, je me fais hara-kiri », on s’énerve, on l’a sur le bout de la langue, mais non, ça ne viendra pas. Alors que quand on a visité cette même expo avec un conférencier, on répond « Olympia, Manet, 1863 », le verre de martini dans la main droite, la gauche déjà entrain de lancer le dé pour avoir la question suivante.

Evidemment, la visite avec conférencier présente toute une série d’inconvénients : le côté troupeau de moutons, le type qui agace parce qu’il sait déjà tout comme André Dussolier dans On connaît la chanson, et surtout, le fait de ne pas pouvoir visiter à son propre rythme. Ton amie chômeuse a trouvé la solution pour concilier libre arbitre et Trivial Pursuit : visiter une expo avec une amie super balèze en art.

L’amie super balèze en art (ou « expert » puisque finalement ce métier a un nom) propose des expositions auxquelles tu n’aurais jamais imaginé aller, comme par exemple « Le mont Athos et l’Empire bizantin » au Petit Palais, quand tu pensais plutôt Cartier-Bresson à la Maison de la Photo. Finalement, mon amie balèze à moi m’a emmenée au musée Delacroix dans le 6ème arrondissement.

Passée l’étape du gardien (si heureux de voir deux jeunes femmes dans son musée qu’il trouve tous les prétextes pour prolonger une conversation qui aurait pu se limiter à un salut par hochement de tête), on entre dans ce qui était l’appartement du peintre. Typiquement, si j’avais été seule, je serais restée 4 minutes : les pièces sont sombres, et les panneaux explicatifs ne contribuent pas à égayer l’atmosphère (« C’est dans cette pièce que Delacroix mourut le 13 août 1863 »). Non seulement je ne connaissais aucun des potes de Delacroix exposés à côté de lui, mais en plus ce que je croyais connaître du peintre se révéla très insuffisant. Etait-il possible que le même homme soit à l’origine de cette toile qui me fait penser à une icône orthodoxe et de celle-ci qui m’évoque plutôt Chirico ?

C’est là que l’amie balèze change tout : elle explique à quels détails les experts reconnaissent une toile de Delacroix, met en évidence la constance des fonds, les jeux de transparence, les couleurs qui sont toujours dans les mêmes tons et qui modèlent les formes sans que le peintre n’ait besoin d’y ajouter de contours… « Heeeeeeein…. » dis-je, regardant soudain les peintures d’un autre œil.

Mieux encore, à la fin de l’exposition, mon amie me propose d’aller à l’église Saint-Sulpice pour voir les fresque de Delacroix qui s’y trouvent (1ère nouvelle). Il me semble que je n’ai jamais vu cette église sans échafaudage devant, et je pense que depuis le temps, elle doit être belle et propre. C’est plutôt à l’intérieur qu’il faudrait s’y mettre les gars. Les deux fresques de Delacroix ne sont pas du tout éclairées, et vraiment abîmées à certains endroits. J’étais déçue. On a fait le tour de l’église, et un panneau devant la chapelle Saint-Benoît m’a fait rire beaucoup trop fort étant donné le caractère religieux de l’endroit. Il disait « Attention, chute de pierres », comme en montagne. Du coup j’ai regardé attentivement si je ne trouvais pas un panneau « Attention, traversée de cerfs », mais non. C’est juste que l’église tombe vraiment en morceaux.

Mon amie balèze m’a proposé de m’emmener au Louvre bientôt, et j’ai accepté avec joie, moi qui passe toujours un temps fou à essayer de retrouver mon chemin quand je vais dans ce musée. Peut-être qu’à force de fréquenter mon amie balèze, je deviendrai moi-même suffisamment érudite pour pouvoir proposer ce service de visite assistée sur M.A.C. ?

Lien utile :
Site du musée Eugène Delacroix