Archive pour août 2009

Ton amie chômeuse (n’) a (pas) assisté à un cours de hip-hop

Lundi 31 août 2009

beyonce


(Requête de Lise-Marie, prof de hip-hop)

Les ravages de l’alcool, c’est de rencontrer une fille super sympa à un dîner, d’apprendre qu’elle est prof de hip-hop et de dire «à fond, banco» quand elle propose d’assister à un cours. C’est de quitter ladite prof avec des accolades émues et en se fixant rendez-vous pour le lendemain, 17H.

Une fois le vin évaporé, restent de vieux compagnons beaucoup plus tenaces : la flemme, le doute, et la peur (du ridicule). C’est vraiment par sens du devoir que ton amie chômeuse a décollé ses fesses de son canapé cet après-midi là pour faire les ¾ d’heure de métro qui la séparaient de son châtiment.

Car oui, dans l’euphorie du moment, j’avais légèrement exagéré mes compétences en matière de danse en clamant avoir fait 12 ans de funky-jazz (« c’est comme du moderne jazz, mais en plus funky tu vois ? ») et c’est à ce titre que j’avais offert mes services de chômeuse, Lise-Marie se plaignant de la faible fréquentation de son cours “moyen-fort”. Je n’avais pas précisé qu’il y avait plus de quatre ans que j’avais hissé le drapeau blanc, fatiguée de constater que la coordination entre mes bras et mes jambes ne s’améliorait pas, et désespérée que mon prof, Dimitri, ne connaisse toujours pas mon prénom alors que j’avais fréquenté son cours pendant plus de 3 ans.

En arrivant devant le bâtiment, j’avais mal au ventre comme quand ma mère me déposait devant l’école de ski. Après avoir enfilé mes Nike et mon jogging de nuit, j’ai erré dans le couloir sans oser pousser la porte d’où s’échappaient les cris de Beyoncé, ne sachant pas si j’étais en retard pour mon cours ou si le précédent n’était pas encore fini.

Lise-Marie elle-même mit fin au suspens en ouvrant la porte avec une énergie qui me laissa pantoise (car je savais ce qu’elle avait bu la veille). Passée la surprise de me voir plantée là, elle s’exclama qu’elle était ravie et qu’elle n’aurait jamais cru que je viendrais, ce à quoi je répondis « tu plaisantes ». Pour moi qui n’avais jamais eu droit au moindre signe de reconnaissance de la part de Dimitri, cet accueil personnalisé était une consécration, et j’espérais que les autres élèves n’avaient rien manqué de la scène.

Un rapide examen de mes collègues danseuses me rassura : seule Lise-Marie était aussi belle et pêchue que Britney à ses débuts, le reste de l’assistance était comme moi (en jogging de nuit). Plus que le talent, c’était la persévérance qui avait hissé ces femmes au niveau “moyen-fort”. Mon erreur fut de penser que ce constat m’autorisait à les imiter.

Je compris dès l’échauffement que les années n’avaient pas résolu mon problème de rythme, et toute ma concentration était dédiée à taper dans mes mains au moment opportun. Mais Lise-Marie était si encourageante que je finis pas faire fi de la coordination et sautai joyeusement de gauche à droite comme un jeune chien. Au bout de vingt minutes à ce régime, je commençai à voir des étoiles. Nous n’avions pas encore entamé la chorégraphie. Lise-Marie nous montra l’enchaînement, qui contenait tout ce qu’on pouvait en attendre, avec ondulations des fesses, vagues des bras et tutti quanti.

Une sueur froide commençait à perler sur mon front, mon visage virait au blanc-vert : pas de doute, j’étais en pleine hypoglycémie. Prise de nausées, je dus sortir de la salle et m’installer en catastrophe dans les toilettes des vestiaires. Je me souvins alors que ces petites crises comptaient aussi parmi les raisons qui m’avaient poussé à abandonner la danse au profit de disciplines plus calmes (comme la glande). Triste bilan : j’ai tenu une demi-heure.

Ton amie chômeuse a fait semblant de faire du shopping rue du Faubourg Saint-Honoré

Mercredi 26 août 2009

albator002

(Requête de Jay See, s’est toujours demandé ce qu’il pouvait bien se passer dans la boutique Pierre Cardin)

Crois-le ou non, ton amie chômeuse ne traîne pas souvent ses guêtres dans des boutiques de luxe. Mais comme tout le monde, j’ai vu Pretty Woman, et il était hors de question de me laisser humilier par deux vieilles carnes. Ainsi, et pour préparer cette requête, j’ai échafaudé un petit scénario qui justifierait ma présence absurde chez Pierre Cardin.

Précaution inutile, me dis-je en arrivant. Cette boutique est si triste, si seule dans ce quartier présidentiel, si pauvrement éclairée, ses vitrines sont si absurdes et désuètes : les vendeuses seraient sans doute extatiques de voir un être humain passer le seuil. Quand j’ai vu la pub pour une pièce de théâtre scotchée sur la porte en verre, j’ai même eu de la peine pour eux. Il n’y avait pas d’affichette « Perdu : Fripouille, chat blanc et roux » mais on y était presque ; je compris soudain que la requête de Jay See était à caractère humanitaire.

Au ding-dong annonçant mon entrée, la vendeuse s’est immédiatement levée pour venir à ma rencontre, l’œil étonné et le téléphone portable encore dans la main. Je ne sais jamais estimer l’âge des femmes ayant passé le tiers de leur vie à rôtir au soleil (je les appelle affectueusement « les vieilles cannoises »), mais je dirais qu’elle avait dans les 50 ans. Elle était charmante, et prit un air concerné quand je lui racontai mon bobard (ma mère revenait d’un tour du monde, mes cinq frères et moi-même avions décidé de lui faire un beau cadeau pour fêter son retour). Quand soudain, la tuile : une femme plus jeune fit son apparition, elle portait le blouson Albator qui m’avait fait glousser quand je l’avais vu dans la vitrine. Ni bonjour ni merde, elle me dévisagea des pieds à la tête et dit : « Budget ? ».

Gênée et ne m’attendant pas à cette question de but en blanc, troublée par son air dégoûté devant ce qui est pourtant ma plus jolie robe et qui surpasse de loin ce qui est piteusement exposé dans cette boutique, je répondis le chiffre le plus astronomique qui me vint à l’esprit, à savoir le prix de mon loyer : 700 €. Erreur. Albator fit une mine désolée : « je n’ai rien à moins de 1400 € ». Salope. L’autre, qui devait devenir à partir de cet instant « the good cop », prit la peine de me montrer un sac à main vert hideux qui ne coûtait que 500 €.

Tout dans cette boutique porte à croire que c’est un dépôt-vente pour ceux qui auraient retrouvé les vêtements de leur grand-mère au fond d’une armoire normande, et elles n’avaient rien à moins de 1400 €, j’étais ahurie. Et surtout, maintenant que j’avais révélé le montant de mon enveloppe factice, je n’étais plus la bienvenue. J’ai fait un dernier tour dans le magasin, et je suis sortie sans avoir réussi à faire l’économie du regard méprisant d’Albator.

Je jure que je n’ai jamais vu personne porter ces robes trapèzes et ces pulls futuro-rétrogrades, même au temps où j’allais goûter chez les parents fortunés de mes camarades d’école. Deux questions me taraudent : 1/ si c’est leur dernière collection qui est présentée en boutique, que diable exposent-ils dans le musée Pierre Cardin ? 2/ Comment a-t-elle osé m’interroger sur mon budget ? Elle m’aurait demandé un relevé bancaire et mon livret de famille si elle avait pu, pensant sans doute être le reine du pétrole avec ses épaulettes qui lui taquinent les oreilles.

Cette virée chez Pierre Cardin était censée être un jeu, mais même pour de rire, les gardiennes des temples du luxe n’ont pas de temps à perdre avec les chômeurs.

Ton amie chômeuse a posé (nue) pour un photographe

Mardi 11 août 2009

nu

(Requête de Mathieu, des projets plein la tête, mais pas de modèle)

Le mois d’août, c’est comme un dimanche géant : tout est ralenti, les rues sont dépeuplées, les grilles des magasins fermées, et même les amis travailleurs n’en glandent pas une. C’est la période idéale pour laisser l’esprit vagabonder et regarder germer des idées un peu folles (c’est d’ailleurs pendant l’été que ton amie chômeuse avait décidé de quitter son travail bien rangé dans une grande maison de cosmétiques dont elle taira le nom chutchut pas de marque).

Ainsi, Mathieu, photographe de son état, a décidé que c’était le moment d’accomplir les projets personnels qu’il a délayé toute l’année. Seulement voilà : les mannequins avec qui il a l’habitude de travailler sont toutes entrain de faire du jet-ski avec Lizarazu ou de pourrir David Guetta à coups de bombes à eau. Une seule personne est encore entrain de moisir à Paris : ton amie chômeuse.

J’ai pris l’air offusqué qui convenait et posé les questions essentielles : verra-t-on mon visage ? S’agit-il d’une série sur les physiques inhabituels (auquel cas je refuse) ? A-t-il une idée derrière la tête (auquel cas j’accepte) ? Et après un demi-verre de vin blanc, je l’ai suivi gaiement (faut-il préciser que je n’avais rien d’autre à faire).

Je me repens d’avoir pensé que le mannequinat était un métier facile. Première surprise : le photographe accorde davantage d’attention à ses lumières qu’à mon pauvre corps livré en pâture. Des dizaines de minutes passent avant qu’il ne me dise un mot : je réalise très vite que je ne suis pour lui qu’un élément du décors, ce qui achève de faire passer ce qu’il me reste de pudeur. De toute façon, le plateau est plongé dans le noir, et l’éclairage est placé de telle sorte qu’on ne voit que les contours de ma silhouette.

Devant mon incapacité à prendre la pose, le photographe décide de me placer lui-même. Il lève un genou, tire sur un bras, faisant totalement fi de mon caractère humain (articulations, muscles, etc.) et me demande de ne pas bouger. En plein numéro de contorsionniste, je souffre. J’ai une pensée émue pour ces filles à la plastique impeccable que j’avais prises pour des idiotes et qui sont en réalité de véritables yogis, capables de détacher leur esprit de leur corps au point d’en faire un objet manipulable à merci.

Deuxième surprise : lorsqu’on a enfin pu jeter un coup d’œil au résultat sur l’écran d’ordinateur, j’ai eu la joie de découvrir ma ressemblance avec Cheetah. La lumière rasante a mis en valeur les milliards de petits poils qui couvrent mon corps, la forêt amazonienne ressuscitée. Le photographe m’a assuré que et encore, je n’étais pas très poilue.

Je regarde cette forme étrange sur l’écran d’ordinateur.  La lumière, la pose et le cadrage rendent la photo très abstraite, et son sujet m’apparait comme totalement étranger à moi-même. Et pourtant c’est mon corps. Le temps que je passe à me demander s’il est trop comme ci ou trop comme ça… je me rends soudainement compte que ça n’a aucune importance, que cette enveloppe est complètement dénuée de sens si elle n’est pas habitée. Curieusement, ce qui devait être une séance de narcissisme paroxysmique s’est transformé en déclaration de paix. Comme quoi, ce sont les allemands qui ont raison, il faut jamais hésiter à se mettre tout nu dans la vie.

Info utile :
Photo d’illustration de Félix-Jacques Antoine Moulin 1856, musée d’Orsay

Ton amie chômeuse est allée à un mariage gay à Berlin

Dimanche 9 août 2009

mariage-gay

(Requête de Julien, a qui MAC pardonne volontiers de ne pas l’avoir choisie comme témoin, vraiment, no souci)

Si on s’amuse à faire les comptes dans le répertoire téléphonique de ton amie chômeuse, on s’aperçoit qu’un pourcentage non négligeable de ses amis appartient à la communauté homosexuelle. À 18 ans, le premier homme à qui j’ai roulé des pelles m’a annoncé qu’il était gay au bout de trois jours. Cet événement devait sceller mon amitié inconditionnelle avec les homosexuels et faire de moi le plus sûr moyen de révéler/convertir les garçons de mon entourage. Il était donc écrit que le premier mariage d’amis proches auquel je devais me rendre serait un mariage gay.

Mairie de Kreutzberg, à l’est de Berlin (et néanmoins anciennement à l’ouest du mur) : le marié a renoncé à mettre une robe comme il l’avait initialement projeté, lui et son futur sont habillés d’un costume sombre, ils sont beaux comme des camions. Un peu nerveux, notre ami nous explique qu’il doit aller signer quelques papiers là-haut et qu’il revient tout de suite. Noémie lui rappelle que cette signature de papiers qu’il présente comme une formalité constitue précisément la cérémonie de mariage et que nous aimerions bien y assister (maintenant qu’on est là).

La salle de mariage est digne d’un épisode de Derrick, avec mousseline jaunie aux fenêtres et fausses plantes décoratives, mais le sourire chaleureux de madame le maire compense largement cette atmosphère surannée. Une petite musique d’ascenseur nous accompagne pendant que nous prenons place : la famille française du marié 1, la famille mexicaine du marié 2, le témoin turc, la témoin japonaise, les amis aux narines/sourcils/tétons percés, ceux en chaussettes rose fuchsia, tous s’assoient gentiment.

Ton amie chômeuse ne parlant pas allemand, il lui est impossible de retranscrire ici le discours du maire. Je me suis contentée d’applaudir et de crier « youhou » quand les mariés ont dit « ja » l’un après l’autre. À la sortie de la mairie, un bus touristique spécialement affrété pour l’occasion nous a fait faire un tour de Berlin. C’est là que j’ai fait la connaissance de Tobias, 1m90 de tatouages montés sur Rangers. En vertu du pouvoir qui est le mien, Tobias est devenu mon ami en 14 secondes chrono. Quand je lui ai demandé comment il avait rencontré le marié, il a fait un geste vague pour dire « peu importe ! ». C’est aussi ça la magie du mariage gay : on n’y croise pas Tonton Jean et son déambulateur, ni Marie-Ange avec qui on était en CP, mais Tobias, sans doute rencontré dans des conditions moins conventionnelles, mais bien plus rigolo.

La fête a eu lieu dans une baraque en bois au bord d’un lac. Des tables avaient été installées sur les pontons, une allemande décolorée aux ongles pailletés servaient des bières à tour de bras, on se serait cru dans un tableau de Monet revisité par David La Chapelle.

Mélange subtile entre cérémonie et fête décomplexée : mes amis gay ont fêté leur mariage comme j’aimerais le faire  (comme quoi j’ai eu raison de tenter le coup à 18 ans). Une vision cependant m’a rappelé que nous n’étions pas chez les Bisounours. Pendant que tout le monde applaudissait l’arrivée du gâteau, le père du marié 1 était recroquevillé sur une chaise, le visage fermé, donnant tous les signes de l’accablement et du désespoir : 2000 ans de culture judéo-chrétienne nous précédaient dans la célébration de ce moment. Il fallait quand même avoir les couilles de le faire.