Ton amie chômeuse n’assure pas une cacahuète avec l’ANPE

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(Requête du Pôle Emploi)

Il ne t’aura pas échappé, ami lecteur, que le nombre de chômeurs a sensiblement augmenté depuis cette histoire de crise dont tu as certainement entendu parler. Pour faire face à la situation, l’ANPE et les ASSEDIC ont décidé de joindre leurs forces en une sorte de méta-service appelé Pôle Emploi, ce qui a eu pour effet de parachever le bordel sans nom qui régnait dans ces administrations. Ton amie chômeuse a largement bénéficié de cette situation chaotique.

À mon premier entretien, j’ai été reçue par un sosie de Loana, une femme qui cache dans ses seins de quoi changer tous les joints des salles de bain de Paris. J’étais captivée par cet incroyable défi aux lois de la gravité, elle avait une voix douce et un joli visage, je l’aurais suivie au bout du monde des formations de retour à l’emploi.

Loana m’a appris que d’après ses statistiques et compte-tenu de mon expérience professionnelle dans l’univers des cosmétiques, j’allais retrouver un emploi relativement facilement. Quand je lui ai annoncé mon intention de ne plus jamais avoir affaire à un tube de crème, et de m’occuper exclusivement d’art et de culture, elle en a presque perdu ses prothèses. Aucun code ROM (ce sont les codes utilisés pour trier les annonces, ami travailleur) ne correspondait à mon cas, d’ailleurs aucune annonce n’offrait de poste dans la culture, d’ailleurs c’était perdu d’avance, et Loana avait une mine de six pieds de long, pire que quand Jean-Edouard l’a snobée le lendemain de la piscine, cette ordure. Elle m’a proposé d’aller me faire voir et de me débrouiller toute seule, ce que j’ai accepté avec joie.

Neuf mois se sont écoulés sans que je ne reçoive de nouvelles du Pôle Emploi, ce qui m’a laissé le temps d’affiner mon projet professionnel, qui consiste, tu t’en doutes ami lecteur, à ne pas en avoir. Aucune ambition carriériste, aucune envie particulière, aucun objectif matériel qui pourrait venir pallier ce manque de motivation, un désintérêt intersidéral pour le monde du travail dans son ensemble, et aucune intention de faire quoi que ce soit pour changer cet état de fait.

Ca n’a l’air de rien, mais c’est déjà énorme de le savoir (1) et de l’admettre (2). Je trouve que ça méritait bien une gestation de neuf mois, et j’ai suffisamment contribué quand j’œuvrais pour l’industrie cosmétique pour avoir le droit d’être rétribuée pendant que j’accouchais de ces belles révélations. Mais comment expliquer ça au Pôle Emploi ?

Je n’ai pas eu le temps de me poser la question longtemps, j’ai été prise de court par une convocation qui avait échappé à ma vigilance postale. Je suis arrivée à mon second entretien en catastrophe, sans avoir eu le temps de préparer mon argumentation. Loana avait laissé la place à une femme tout aussi avenante, mais aux proportions plus conventionnelles. Ai-je modifié mon CV comme l’avait suggéré sa collègue ? Pas vraiment. Ai-je postulé à des offres ? C’est à dire que non, pas tellement. Ma conseillère est ennuyée, d’autant qu’elle vient de remarquer mon tee-shirt « Jesus Saves » et ma montre à l’effigie de la Vierge Marie (erreur vestimentaire évidente de ma part, j’essaie de croiser les bras sur ma poitrine, mais c’est trop tard, ma conseillère me prend pour une allumée).

C’est alors que j’ai décidé de lui ouvrir mon cœur. Je lui ai dit que je ne voulais plus faire de marketing, que j’étais fatiguée d’entendre les institutions culturelles me dire que mon CV était absolument stupéfiant mais que non merci, et que j’avais décidé d’inventer mon propre métier, et de devenir chômeuse professionnelle. Elle ne m’a pas prise au sérieux, le tee-shirt Jésus sans doute.

Être au chômage ne signifie pas (nécessairement) faire corps avec son canapé, continués-je, c’est aussi la meilleure période pour initier de grands chantiers existentiels et voir émerger des idées nouvelles. En attendant que je sache comment je m’appelle et comment je souhaite aménager ma niche, je propose de me rendre utile en racontant ce que je fais à ceux qui n’ont pas le temps de ne rien faire. Je l’ai perdue, elle ne comprend plus rien, peut-être même qu’elle pense que je me drogue.

J’ai été renvoyée dans mes pénates avec une liste assez aride de choses à faire avant mon prochain entretien. Mais je sais très bien comment m’y prendre pour que la dame du Pôle Emploi redevienne mon amie.

Il me suffirait de remettre le masque des conventions sociales, de m’inventer une ambition, de faire tout ce que je peux pour y croire moi-même, de surjouer le dynamisme et la volonté, de laisser entendre que La Win est chez moi une seconde nature, que je suis de bonne famille moi madame, et que j’ai l’intention d’élever mes enfants dans des beaux quartiers.

La dame du Pôle Emploi n’est pas là pour repenser le fonctionnement de notre société, inutile d’essayer de lancer un débat avec elle (« Mais au fond, qu’est-ce que c’est que cette histoire de travail, là ? Qui a dit que c’était une valeur universelle? »). Elle est là pour faire descendre la courbe du chômage et pour me faire comprendre qu’à trop réfléchir, je vais finir par vivre dans un carton. Elle a raison. Moi aussi, à ma façon. C’est comme chez Jacques Martin, tout le monde a gagné. Ou pas.


Lien utile :

www.pole-emploi.fr

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8 commentaires sur “Ton amie chômeuse n’assure pas une cacahuète avec l’ANPE”

  1. La Peste dit :

    J’ai aimé cet article au-delà du descriptible. Ta force tranquille confine au sublime ;) Je te salue bien bas. Car grâce à toi, j’ai gagné en sérénité, en zen, en conviction. :) Merci.

  2. PigeonPigeonPigeon dit :

    Merci pour ce billet. Il porte le sentiment furieusement incompatible de toute une génération. les confrontations avec les gens des Assedic/Anpe/Pole Emploi sont toujours des miroirs scintillants des convictions qui émergent dans les salutaires périodes d’inactivité.
    Je te confie que je réfléchis très sérieusement à ma prochaine, qui sera, je l’espère, à durée indéterminée.

    Bien à toi, et à bientôt,

    PPP.

  3. Jay See les a vus dit :

    Alors, comment te dire?
    Si ta Loanna du Pôle Emploi avait des bouées qui auraient pu sauver le Titanic, je pense que pendant ton 2ième RDV tu avais des couilles plus grosses que tous les taureaux d’Andalousie réunis (moi aussi je peux faire des comparaisons qui vous transportent dans des univers fantasmagoriques de ouf!).
    Un peu trop peut-être?
    As-tu réfléchi à l’énergie dépensée à essayer de ralier cette dame à ta cause alors que c’était peine perdue? Si ça trouve, elle s’est dit : “qu’est-ce qu’elle me fait perdre mon temps cette fille bardée de diplômes qui pourrait trouver du taf’ au pied levé plutôt que de me raconter ses états d’âme alors que j’ai encore 40 gus qui attendent et qu’on va bien avoir du mal à recaser? Après tout elle peut bien se débrouiller toute seule et moi je passe au ticket suivant…
    Peut-on décemment entamer des débats sociaux philosophique dans une agence ANPE?

  4. Chris dit :

    Cette article (qui m’a fait beaucoup rire) me fait penser a ce sketch des Robins des Bois (qui me font beaucoup rire) avec une magnifique Marina Fois (qui me fait mourir de rire) alors je partage ;-)

    http://www.youtube.com/watch?v=uuS6EOG_uOI

  5. admin dit :

    PPP : c’est tout ce que je te souhaite inshallah ! Lu dans Le Monde hier : la planification systématique est contre-productive, “il faudrait développer la recherche personnelle du vendredi après-midi”, dit M. Pek Van Andel qui défend la notion de sérendipité (concept un peu à la con par ailleurs) dans la recherche scientifique. Imagine ce qu’on va inventer si on fait de la recherche personnelle tous les jours.
    JC : non, on ne peut pas entamer de débats philosophiques avec l’ANPE. Tu noteras que je n’ai pas vraiment essayé, j’essayais plutôt de m’accrocher aux branches (ou aux bouées) pour justifier le fait que je n’avais pas rempli ma mission de chômeuse.
    Chris : es-tu entrain de dire que Marina Foïs est plus drôle que moi ? (Si oui, c’est ton droit).

  6. Lilli dit :

    Bonjour,

    Même si je pense comme vous vis à vis de Pôle emploi, il n’en n’est pas moins que j’espère que le jour ou vous serez radié vous ne veindrez pas vous plaindre. Car quand bien même ceux-ci ne vous aide pas vous êtes assez grand pour chercher par vous même. Si vous n’avez pas envi de faire grand chose, libre à vous, mais assumer

  7. Caroline dit :

    Je trouve votre démarche intéressante d’autant plus que j’y souscrit moi-même. Je ne travaille plus depuis novembre 2008 et je ne suis pas inscrite à pôle-emploi.
    Je suis une femme entretenue et j’assume. Par ailleur mon entreteneur partage ma philosophie et comprend mon aversion pour le monde du travail et de l’entreprise sans rechigner. Heureusement pour moi, il faut bien bouffer.
    20 années de bons et loyaux services, de compétences, d’acharnement et de mépris m’ont fait réaliser que si le travail est nécessaire pour survivre, il n’est pas obligatoire !!!
    Je prends des risques. C’est vrai. Mais tous ceux qui risquent un cancer ou une dépression agravée dans une entreprise ne sont pas mieux lotis que moi. Souffrance, isolement, pression, cadence, paradoxe, remise en question de nos valeurs au non de la productivité. Lien social ??? Quel lien social ! Sinon écouter l’impuissance des collègues embarqués dans la même galère et qui n’ont le droit à la parole que lorsqu’ils sont en face de vous à la cantoche. A part leur fournir un mouchoir, il n’y a pas grand chose à faire. Les syndicats ? Ces planqués qui ont obtenu un mandat et qui vous répètent inlassablement qu’il y a du chômage, que vous avez bien de la chance et qui vous demande si vous êtes libres dimanche pour manifester avec l’assos “touche pas à mon pote” !
    Il en est de même pour les agents de l’ANPE dont vous vous moquez bien amplement. C’est rigolo, mais c’est facile. Ils sont pas à la fête tous les jours et après tout ils ne sont pas là pour changer le monde. Pensez-vous que ce soit de la mauvaise volonté de leur part de ne pas vous écouter et de pas mettre en place des dispositions vous permettant de vivre votre choix ?
    Vous pensez qu’ils ne vous comprennent pas. Je pense qu’ils sont les premiers à vous comprendre et aimerait bien avoir le courage ou les moyens de vivre eux aussi notre expérience de chômeuse heureuse.
    Aussi vous avez bien fait de créer ce blog en espérant que vos propos tomberont dans de bonnes oreilles et pas dans celle d’agents semi-public de l’état sous payés qui ne sont en somme que vos frères de galère.
    Alors pour changer le monde, ne serait-il pas plus utile de nous faire comprendre par les décideurs, par les entreprises, par les travailleurs malheureux ? Oui je vous l’accorde c’est plus difficile et c’est tellement plus facile de taper sur des pauvres mecs qui ne font qu’appliquer une réglementation parce qu’ils sont payés pour ça et que parfois ils doivent aussi tomber sur des chômeurs qui jouent le jeu et qui adhérent aux solutions qui leur sont proposées et même avec succès parfois. Si si, je vous l’assure, la majorité des inscrits malgré la crise retrouve un emploi dans les 6 premiers mois de leur inscription. Parfois ils profitent de leur période d’inactivité pour renforcer leurs acquis, parfois un simple conseil en atelier suffit pour les faire démarrer ou un accompagnement plus long ou rien parce qu’ils ont un métier en tension, des compétences ou qu’ils savent se vendre, des relations, un secteur géographique porteur.
    Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Il n’y a pas de travail pour tout le monde en ce moment. Alors pourquoi pas se battre pour un salaire minimum pour tous, travailleurs, porteurs de projets, ou inemployables.
    Le débat ne va pas être facile mais ça vaut le coup d’y penser.
    En attendant reprenons l’idée que LE TRAVAIL N’EST PAS OBLIGATOIRE et l’épanouissemnt dans les entreprises d’aujourd’hui, c’est du bidon.
    Bien à vous collègue.

  8. admin dit :

    @Caroline : je suis bien d’accord avec vous, et je suis désolée que vous pensiez que je méprise les agents du Pôle Emploi ! J’ironise, je blague, mais je suis bien loin de me moquer d’eux. La conseillère qui m’a suivie pendant ma (courte) période de chômage “à temps complet” s’est montrée incroyablement compréhensive, et elle était parfaitement au courant de mes activités de blogueuse. Elle a de l’humour, et elle m’a encouragée : elle a bien fait puisque j’ai trouvé un boulot. Mais je trouve qu’il n’y a aucune honte à assumer ses envies quand on en a la possibilité, c’est votre cas et je dis malzetov ! Bien à vous, MAC.

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