Ton amie chômeuse a assisté à une conférence

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(Initiative personnelle, un jour de grande solitude)


Parmi les endroits où l’on peut rentrer sans que personne ne vous demande rien, il y a : les vernissages de galeries, où on peut boire du champagne et manger à l’œil, les projections presse de films (mais il faut être rencardé sur l’endroit où ça se passe), et les conférences. Tu serais étonné, ami lecteur, de la facilité avec laquelle on s’inscrit à des conférences sur tout et n’importe quoi.

Ton amie chômeuse s’est dit que c’était un bon moyen d’apprendre à peu de frais, et s’est inscrite à une conférence sur la biodiversité se déroulant au Muséum National d’Histoire Naturelle, en plein Jardin des Plantes. J’avais également repéré que c’était Hubert Reeves qui concluait le cycle de conférences, et me délectais déjà de l’effet que ça produirait en soirée (« Oui, c’est comme la dernière fois, j’étais à une conférence, et Hubert disait quelque chose de très intéressant… Hubert Reeves, j’veux dire… ») (quand on est au chômage, tous les moyens sont bons pour éviter de répondre au fatidique « Et toi, tu fais quoi ? » ; si tu cites Hubert Reeves d’entrée, personne ne te demande rien, ça emmerde tout le monde de parler d’astrophysique en picolant).

Je m’étais donc déguisée en fille pressée et suis arrivée avec mon téléphone vissé sur l’oreille, m’interrompant juste à temps pour donner mon nom à l’hôtesse d’accueil qui m’a remis un petit dossier, comme aux vrais gens qui travaillent. Mais comme je ne suis pas une vraie gen qui travaille, je n’avais pas imprimé le plan avant de partir (je n’ai pas d’imprimante), je me suis perdue, et la conférence avait déjà commencé quand je me suis glissée sur les banquettes en bois de l’amphithéâtre.

Je jure sur la tête d’Hubert Reeves que je n’exagère pas : dans les trois dernières rangées, une personne sur trois dormait profondément. Soit que les gens se soient instantanément remis dans leur peau d’étudiant (les pollards qui prennent des notes devant, les fêtards derrière qui complètent leur nuit), soit que la vie professionnelle les ait complètement déshabitué à ne rien faire d’autre qu’écouter : mystère. Ton amie chômeuse s’est plongée avec ravissement dans la contemplation de ces gens en costume, le blackberry encore dans une main et le stylo dans l’autre, figés par une vague de sommeil, comme à Pompéi.

J’ai vite saisi pourquoi la conférence était réservée aux professionnels de l’environnement, ne comprenant pas un mot de ce qui se disait sur l’estrade (au point que je suis incapable d’en relater le plus petit bout, pardonne-moi, ami lecteur). Je crois qu’il y avait une histoire de moustiques, de marais et de gens qui pètent les plombs et veulent éradiquer l’espèce, mais je ne saurais pas en dire davantage.

Au bout d’une quinzaine de minutes, les mots se sont transformés en une douce musique de fond, j’ai senti que ma tête se faisait lourde, me disant que catastrophe, j’étais moi-même gagnée par les vapeurs somnifères de la biodiversité. J’ai regardé ma montre : il était 15H, Hubert ne devait intervenir qu’à 18H30 ; ça allait être dur.

Ton amie chômeuse a un passé très agité de somnambule, dont il lui reste quelques séquelles : lorsque je m’endors, j’émets des cris et gémissements très brefs, mais assez forts pour être entendus de tout le monde, à commencer par moi-même. Ça m’a déjà causé des ennuis en cours de Pilates au moment de la relaxation finale, et voilà que ça me reprenait en pleine conférence sur la biodiversité. J’ai réussi à déguiser le premier petit cri en raclement de gorge, mais au second, j’ai préféré ne pas prendre le risque d’attirer l’attention sur mes camarades dormeurs et suis sortie en catimini. C’était râpé pour Hubert, mais pendant quelques minutes, travailleurs et chômeur(s) étions unis dans une même torpeur, et j’ai trouvé que ça valait le coup.

Je recommande chaleureusement cette activité à mes camarades chômeurs : c’est un excellent remède contre la solitude, moins sinistre que les groupes thérapeutiques à la Fight Club et qui a le mérite de raviver de délicieux parfums d’années étudiantes.

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9 commentaires sur “Ton amie chômeuse a assisté à une conférence”

  1. woodi dit :

    Amie chômeuse, merci de m’avoir fait rire ce matin. Smack !

  2. Un souvenir de jeunesse: j’étais, comme il se doit quand on a fêté je ne sais quoi la nuit précédente, sur un des derniers bancs de l’amphi, quand j’ai été brutalement réveillée par un énorme éclat de rire, assez improbable en ces lieux plutôt austères.

    Alors que j’essayais de comprendre où j’étais et qu’est-ce qui m’arrivait, ma copine s’est penchée vers moi pour me souffler l’explication:
    “Le prof t’a regardée, il a arrêté son cours et il a dit “oh, comme elle dort bien…” Elle se marrait doucement, la perfide!

  3. Gaëlle dit :

    Excellent ! J’aime beaucoup ton regard ironique et ta franchise désopilante sur toutes ces expériences. Je les lis avec plaisir et avec le sourire, c’est énorme :-)
    (j’avais d’ailleurs recommandé ton blog le 22septembre sur le mien).
    Bonne continuation ! Et au plaisir de découvrir tes prochains hauts faits !!

  4. admin dit :

    @Woodi : j’ai retrouvé ton commentaire, il était tout triste, “en attente de modération”, prostré dans un coin de l’administration-du-blog, je lui donne tussuite la place qui lui échoit.
    @cultive ton jardin : je suis entrain de réfléchir à une page “invités”, où les autres amis seraient invités à s’exprimer… “Mon amie retraitée”, j’adorerais ! Qu’en penses-tu ?
    @Gaelle : merci merci merci !!! Je vais de ce clic faire un tour sur ton blog !

  5. woodi dit :

    @admin : me voilà réconcilié! :-P

  6. Greg dit :

    Bonsoir,

    J’ai entendu parler de votre blog tout à l’heure pour la première fois dans le TGV magazine, et en ai noté les références pour y faire un petit tour sitôt rentré.
    C’est le premier article que je lis de vous, donc, et je l’ai trouvé très agréable à lire…
    Je trouve l’idée très originale et amusante. Je lirai les suivants (les anciens et futurs) avec attention !
    Excellente continuation.

    PS. J’espère que ce commentaire n’est pas trop saugrenu…!

  7. admin dit :

    @Greg : comment ça, saugrenu ?! Pas du tout, il est top ton commentaire : merci beaucoup !

  8. mentionlune dit :

    Tu me fais un bien fou Elodie, pour la énième fois fin d’un CDD et dans le fond je ne suis toujours à côté de ma vie…..j’ai 50 ans et là pour cette fois je me dis que c’est l’occasion rêver de faire ce que j’aime…..

  9. sears discount codes…

    Ton amie chômeuse a assisté à une conférence «…

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