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Ton amie chômeuse a des anecdotes de boulot (2)

Mardi 23 août 2011

solitude

Au bureau (plus qu’ailleurs), les gens ne veulent surtout pas passer pour des cons. Il ne s’agit pas seulement de s’éviter une humiliation passagère : il en va d’un métier, d’une carrière, de l’accomplissement karmique de tout un chacun. Ton amie plus vraiment chômeuse n’échappe pas à cette règle d’or. C’est pas le moment de révéler au grand jour qu’on est un peu dyslexique, qu’on n’a jamais vraiment compris ce qu’était le CAC40 ou qu’on ne sait pas qui est MACHIN.

« Machin», c’est le nom qui a fusé un jour en réunion, et dont tout le monde s’est accordé à dire que c’était l’homme de la situation. Devant ces hochements de tête unanimes et énergiques, ton amie plus vraiment chômeuse a jugé qu’il n’était pas nécessaire de risquer l’outrage en levant la main pour demander qui était Machin. Elle s’est plutôt jointe au concert d’approbations en se disant qu’un petit tour sur Google se chargerait de lever le malentendu.

Et la plupart du temps, le petit tour sur Google est amplement suffisant : ton amie chômeuse réalise avec (discrète) stupéfaction qu’on peut avoir vécu près de 30 ans en ignorant parfaitement l’existence de Bidule, par exemple. Mais parfois, parfois… Google ne suffit pas. Pour peu que Machin ait un nom un peu exotique (c’est souvent le cas), ton amie chômeuse espère que le robot sera suffisamment malin pour se charger de remettre les lettres dans le bon ordre.. Mais ce jour-là, catastrophe, Google ne comprend pas. Google, ce sadique, se répand en suggestions idiotes, en variété de papillons, en forums sur les maladies infantiles, mais ne révèle pas le nom de l’homme de la situation. Celui dont je suis censée trouver le numéro de téléphone dans les 10 minutes. Google me lâche, Google m’abandonne à mon destin tragique.

Comme tout le monde dans ce genre de situation, ton amie plus vraiment chômeuse a songé à simuler un malaise cardiaque (j’ai appris à le faire à la Croix-Rouge). Chute de chaise, ambulance, observation à l’hôpital, pendant ce temps quelqu’un d’autre se charge d’appeler Machin, et pouf, tout rentre dans l’ordre. Pourtant, il restait encore une ruse à tenter. Grâce à la recherche sur Google, ton amie chômeuse a appris l’existence de TRUC. Truc est parfaitement au fait des questions qui nous intéressent, d’ailleurs, il a écrit 16 bouquins sur le sujet, bref, il pourrait bien faire l’affaire (et tirer ton amie chômeuse de l’embarras).

La tactique est simple, elle consiste à passer devant le bureau de grand chef d’une démarche nonchalante, de faire mine d’être frappée d’une idée au moment de passer devant sa porte : « Ah et au fait, si on appelait plutôt Truc pour notre affaire ? »… « Non, non, appelle Machin, c’est mieux, il est beaucoup plus connu », « C’est vrai, tu as raison, j’y vais tout de suite ». Les mots sont sortis tous seuls. C’est la loi du “je ne veux pas passer pour un(e) con(ne)”, ça rend… con.

Dépitée, ton amie plus vraiment chômeuse est retournée à son bureau en se maudissant, elle et sa famille. Comment, maintenant, oser retourner dans le bureau de Grand Chef pour un éclaircissement ? Comment se pointer en disant « Tu vas rire, mais en fait, je sais pas qui c’est. J’en ai même jamais entendu parler » ? Je n’avais plus qu’à changer de pays, ou à me suicider, ce qui aurait le mérite de me fournir une excuse imparable. Ou bien prétendre que c’est Machin qui est mort ? Faire publier une annonce dans la rubrique nécrologique du journal et venir la présenter d’un air grave à Grand Chef ? Impossible sans connaître l’orthographe du nom du bonhomme. J’étais fichue.

Quand soudain, un miracle : ma collègue A., qui depuis cet instant béni m’apparaît toujours auréolée de lumière, glisse un morceau de papier devant moi : dessus, un nom et un numéro de téléphone. « Tiens, je suis tombée sur le contact de Machin, si ça peut te faire gagner du temps ». AAAAAAAAAAAAAAALELLUIA. ALLELUIA. ALLE_LUIA.
« Ah, ouais, merci, c’est cool. »