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Ton amie chômeuse a assisté à un débat sur le travail

Lundi 12 avril 2010

verite

(Initiative personnelle)

Il faut se rendre à l’évidence : ton amie chômeuse n’est pas vraiment un animal nocturne. Je n’aime plus écumer les bars, rester debout, consommer de l’alcool (problèmes de migraines et de trésorerie), hurler pour me faire entendre… Je vais en boîte de temps en temps, mais jamais plus de trois quarts d’heure. C’est le temps qu’il me faut pour cacher manteau et écharpe dans un coin, aller faire n’importe quoi sur la piste (c’est le concept de ‘danse aléatoire’, fais-moi penser à t’en parler ami lecteur), et filer à l’anglaise une fois que j’ai bien transpiré. Je fais ça deux fois par an. La question qui me taraude depuis plusieurs mois, c’est : comment occuper les 363 autres soirées autrement qu’en restant devant la cheminée avec un plaid sur les genoux ?

Ton amie chômeuse aime beaucoup les conversations animées entre amis (celles qu’on ne peut jamais rejoindre en cours de route : tout individu attrapant au vol quelques bribes de phrases repart aussi sec en disant « holaaaa…. » ; ces discussions-là sont les meilleures).

Or, on m’a parlé d’un groupe d’amis, apparemment adeptes de la conversation « holaaaa », qui a décidé d’en faire des débats ouverts au public. Banco, me suis-je dit, voilà enfin l’occasion de récupérer une vie sociale qui ne se restreint pas à mes six meilleurs potes.

Les débats se nomment « Conversations essentielles », et ce soir-là, il s’agissait de répondre à la question « Faut-il aimer son travail pour être heureux ? », un thème qui me tient particulièrement à cœur, tu t’en doutes.

Deux cents personnes étaient réunies dans un hangar tout à fait bobo, avec murs patinés et lampes rétro qui vont bien. Juchés sur leur petite scène, les cinq intervenants essayaient de ne pas prendre un air trop accablé malgré les questions un rien cruchounettes de l’animatrice (« cruchounette », absolument).

Pour faciliter la compréhension du public, les organisateurs ont choisi des personnages stéréotypés à souhait :

- Il y avait la dame sociologue qui a fait Normal Sup et l’Ena, que on sent qu’elle en a dans la caboche. Elle a cité une étude qui dit que les chômeurs placent le travail en n°1 (devant la santé et la famille) dans le palmarès des éléments indispensables au bonheur, pendant que ceux qui travaillent lui accordent moins d’importance. Ce qui signifie que chômeurs et travailleurs ont en commun d’être tous déçus et frustrés ; que la vie est bien faite.

- Il y avait la dame psychiatre qui en a ras-le-bonbon de voir des gens à deux doigts de se foutre en l’air dans son cabinet. On lui doit quelques belles saillies aux accents syndicalistes : « Ah bah oui, ah bah parlons-en du taylorisme ! » ou « n’ayons pas peur des mots, la rentabilité asphyxie l’humain », le tout ponctué de « il faut le dire », et de « au risque d’être provocante ».

- Il y avait la dame PDG d’un grand groupe industriel, cougar en tailleur qui n’a pas hésité à remercier la crise pour lui avoir permis de « tirer sur les tire-au-flanc ». Ton amie chômeuse a immédiatement voulu prendre la défense de tous les tire-au-flanc du monde, mais on ne lui a pas laissé le micro.

- Il y avait aussi l’entrepreneur social qui essaie de changer le travail à son échelle, le mec sympa qui va se faire bouffer par la cougar.

Soyons bon joueur, ça ne doit pas être évident d’organiser un débat qui fasse vraiment avancer le schmilblick. Ce n’est pas vraiment le lieu des révélations et des solutions auxquelles personne n’a jamais pensé. Il me semble que l’intérêt, c’est plutôt de prendre la température sur un sujet.

En l’occurrence, ce qui m’étonne, c’est qu’en 2010, personne ne songe à remettre en cause l’idée selon laquelle le travail serait une valeur. C’est à dire que non seulement il faut travailler pour bouffer, mais en plus, il faut aimer ça. Il faut défendre le travail parce qu’il serait le moyen de se révéler au monde, de « devenir soi-même » et toutes ces conneries qui devraient rester des slogans pour marques de chaussures. Déjà, qu’est-ce que c’est que cette histoire de « sens de la vie » ? Et ensuite, pourquoi diable le travail serait-il le seul moyen de le découvrir ?

Je ne voudrais pas avoir l’air de prêcher pour ma paroisse, je sais bien que « chômeuse professionnelle » n’est pas une posture tenable à long terme. Mais si on continue à penser le travail en tant que valeur, on suppose que ceux qui n’en ont pas sont des êtres vidés de leur substance, condamnés à errer dans le non-sens jusqu’à ce qu’un travail vienne enfin leur offrir une identité.

C’est aussi archaïque que de penser que c’est l’homme qui valide l’existence d’une femme le jour où il l’épouse (big up Schopenhauer). Putain les gars, il commence à y avoir beaucoup, beaucoup de chômeurs, il serait peut-être temps de réactualiser nos grilles en matière d’appréciation des humains.

Je crois bien que je tiens mon nouveau loisir. Reste plus qu’à choper le micro.

Infozéliens utiles :

Illustration : tableau de Édouard Debat-Ponsan Vérité sortant du puits, 1898 (voir Wikipedia)
Le site des Conversations Essentielles

Ton amie chômeuse a trouvé l’antidote aux fashionistas

Vendredi 4 décembre 2009

galvin_2007

(Requête d’Adrien, soit il trouve un bar fumeur, soit il se met à balancer des pavés dans les vitrines)

Si tu as plus de 17 ans, et que tu as récemment fait une sortie en « boîte » , tu sauras de quoi je parle, ami lecteur. Tu as ricané dans la queue en pointant du doigt les garçons avec leur mèche collée sur le front ou les filles de 34kg qui n’ont pas jugé nécessaire de porter une jupe. Tu as commencé à te sentir mal à l’aise quand tu as réalisé que tu étais plus âgé de 10 ans au moins que tous tes camarades de sortie. Tu as carrément badé quand, sur la piste de danse, tu as compris que ce n’était pas ce soir que tu allais pouvoir faire une démonstration de Tecktonik pour déconner, car tous ces ados parfaitement lookés te regardent déjà suffisamment comme ça.

Ton amie chômeuse a trouvé l’antidote aux soirées de fashionistas : l’Utopia, café-concert. Pour accéder à l’utopie, il faut se rendre au fin fond du 14ème arrondissement de Paris, et sonner à une porte surmontée d’une enseigne discrète. On est accueilli par un monsieur un rien bougon, le cigarillo pendu aux lèvres. Pas de politesses inutiles, il faut montrer patte blanche et présenter sa carte de membre. Moyennant 10 euros pour une cotisation annuelle, on accède à un monde à part : un monde où tout le monde peut fumer en sirotant un whisky, un monde où la notion de style vestimentaire a été définitivement abolie, et où seule compte la musique.

Arrivent les musiciens, des blues men pur sang qui ont accumulé de l’expérience à mesure qu’ils prenaient des kilos. Ils chantent des reprises de George Harrison ou d’Eric Clapton pour un public déjà conquis, les blagues potaches fusent sur scène comme dans la salle. Lorsque Jacques échange sa guitare contre un harmonica, Manu Galvin (la star de l’Utopia) annonce « vous allez voir ce qu’on peut faire avec un petit instrument, demandez donc à sa femme. » On rit grassement avec ses voisins de table cinquantenaires, et ça fait du bien.

Quand les papis du blues se mettent à jouer, on est transportés ; quand Manu Galvin chante « I’ll be your baby tonight », on est à deux doigts de lui dire banco, tant ses ballades parfaitement exécutées sont envoutantes. Les deux seuls membres de l’assistance qui ont moins de 40 ans se font rabrouer comme des enfants parce qu’ils discutent pendant le concert : vengeance rafraichissante face à la domination jeuniste de la vie nocturne parisienne.

Si toi aussi, tu veux devenir vieux avant l’heure et que tes dernières soirées t’ont inspiré des pensées réactionnaires, ton amie chômeuse sera ravie de te parrainer pour te faire entrer dans le club de l’Utopia.

Liens et infos utiles :

Adresse de l’Utopia
79 Rue de l’Ouest
75014 Paris
01 43 22 79 66

Site et programme de l’Utopia