Archive pour juin 2009

Ton amie chômeuse n’a pas bu ni fumé pendant un mois

Mercredi 24 juin 2009

samana

(Requête de la carpe monténégrine)

Je suis sûre qu’on a tous un ascète couvert de cendres qui sommeille en nous. Quelqu’un qui mangerait cinq fruits et légumes par jour (et pas parce qu’il a vu ça dans la pub pour McDo, parce qu’il sent que son corps les lui réclame), qui dormirait huit heures et qui se réveillerait grâce à son horloge biologique et non grâce à France Info, et qui bien sûr, ne toucherait jamais à une cigarette ou à un verre d’alcool.

Seulement il faut un déclic pour que le Samana (cf. Siddhartha) veuille bien se réveiller. En ce qui me concerne, il a choisi une carpe pour porter son message à ma conscience (avec un détour par les intestins). J’étais en voyage au Monténégro, pays dans lequel on mange très mal (attention, le Monténégro recèle beaucoup de merveilles et d’autres qualités, mais pas celle-là). Au bout d’une semaine, j’étais habituée à ce que le dîner soit un mauvais moment à passer. Je ne me suis pas inquiétée de cette carpe, poisson que je mangeais pour la première fois, et dont le goût de vase venu tout droit de l’enfer était peut-être la particularité.

Alors il y a quand même un mauvais moment à passer, avant de pouvoir jouir du message de paix du Samana. Cinq jours de fièvre, des nuits entières à dormir dans les toilettes pour ne pas avoir à refaire le chemin toutes les 15 secondes, et enfin le service des urgences d’un hôpital où le personnel fait semblant de ne pas comprendre mes signes de tête pourtant très explicites au moment où l’on me met sous perfusion. Mais après une dizaine de jours (et oui, quand même), on commence à se sentir mieux, et on a développé des capacités insoupçonnées d’écoute de son propre corps. Plus fort qu’un jeûne, sans déconner (mais attention, moins sexy). On suit le cheminement de cette gorgée de thé que l’on vient d’avaler, on ne dit plus « je me ferais bien une plâtrée de pâtes au beurre » mais « je mangerais bien un peu de sucres lents » et on bannit d’instinct tout ce qui est nocif. J’ai donc exclu l’alcool et la cigarette de mon quotidien.

Ami lecteur, si tu fais partie des héros que ces mauvaises habitudes n’ont jamais tenté, essaie de te mettre dans la peau de quelqu’un de tristement banal. Quelqu’un qui, sans être vraiment sujet aux addictions, se laisse pathétiquement entraîné par les autres, fume sans l’avoir réellement voulu, et se dit « mais pourquoi » quand il se retrouve le dimanche, déprimé, avec une grosse barre dans le crâne et des charentaises vissées aux pieds. Rien de très grave en somme, mais la carpe a été formelle : « c’est fini tout ça, je t’épargne la cendre pour le moment, mais pour le reste, tu seras réglo où je reviens semer mes parasites. »

Je n’avais pas le choix. De retour à Paris, j’ai donc continué à vivre sous le diktat de la carpe, un quotidien fait de jus de tomates dilués et de Coca Light. Sur le plan personnel, c’est d’une efficacité euphorisante : plus mal à la tête, plus de baisses d’énergie inexpliquées, plus d’haleine de cendrier froid le matin, le cheveu dynamique et la dent blanche. Sur le plan social en revanche, c’est un véritable chemin de croix. On refuse le verre qu’on nous tend, deux secondes après on explique que non, on n’a pas de cigarette, et là, il y a toujours quelqu’un pour dire cette phrase idiote « Tu bois pas, tu fumes pas… Est-ce que tu baises au moins ? ». Il me semblait pourtant que la prise d’alcool n’est pas toujours un bon pari pour une nuit réussie.

C’est incroyable comme on associe la sobriété à l’ennui le plus profond. À force de sanctifier la bonne bouffe, le bon vin, les « bons vivants », on en vient à considérer que ceux qui placent leur plaisir ailleurs sont des coincés, des rabat-joies, des parasites. Exactement à l’opposé de la liberté de mœurs défendue avec tant d’ardeur.

Je sais mon caractère très fluctuant, il était à prévoir que la Samana-carpe ne deviendrait pas une hygiène de vie sur le long terme (si c’était le cas, cette rubrique n’existerait pas). Cependant, j’ose croire qu’il m’en est resté quelque enseignement, et en tout cas, je n’irai jamais mettre en doute l’activité sexuelle des adeptes du Perrier.

Liens utiles :

Institut Pasteur
Joshi, qui promet de faire de vous quelqu’un de neuf en 3 semaines (mais pour avoir testé les deux, la carpe est plus efficace).

Ton amie chômeuse s’est tapée une vraie grosse déprime

Samedi 13 juin 2009

psy
(Requête de mon inconscient)

Attention, ami lecteur, je ne te parle pas du petit coup de blues passager, du « pas très envie de me lever ce matin », ni même du « mais à quoi ça sert tout ça » occasionnel. Je parle d’une performance qui aurait pu entrer dans le livre des records, dans la rubrique Production de liquide lacrymal. Début des festivités : dès le réveil. Le pleurage du matin est déclenché par le seul constat d’être en vie. Il est ensuite relayé pas le pleurage de l’après-midi, et dans les meilleurs jours, il n’y a pas de pause entre les deux sessions.

Evidemment, de telles performances ne vont pas sans quelques effets secondaires : dans mon cas, mes yeux étaient si gonflés que je renonçais parfois à les ouvrir (pour ce qu’il y avait à voir…). Après une semaine d’auto séquestration, l’entourage commence à s’alarmer. Mais il n’y a aucune explication qui soit susceptible de rassurer qui que ce soit, la vraie grosse déprime s’accompagnant généralement de questionnements existentiels qui par essence, sont insolubles. Tu t’en doutes, ami lecteur, si je parle ici de cet épisode, c’est que j’en ai réchappé, et ma pudeur légendaire m’empêche d’en dire plus à ce sujet. Mais cette nouvelle expérience m’a conduite sur la voie de l’ascèse (celle-là même qui m’a permis de faire des découvertes aussi exceptionnelles que le nose buddy, c’est dire si ça en valait la peine) car j’ai fini par « aller voir quelqu’un ».

Le problème lorsqu’on va voir ce fameux quelqu’un, c’est que la rémission est loin d’être immédiate. La première phase a même tendance à accentuer les symptômes, ce qui amène les « anti » à formuler leur critique la plus évidente : « Les psys, ce sont des assassins, ma cousine Berthe qui est en thérapie depuis 16 ans a fait deux tentatives de suicide, tous des remue-merdes et des charlatans ». Peut-être que Berthe aurait fait une tentative de suicide par mois si elle n’avait pas été en thérapie, mais ça, les anti ne veulent pas le savoir.

Il faut un certain temps pour s’habituer à la thérapie et à cette relation qui ne ressemble à aucune autre. Au début, je préparais mes séances comme un entretien d’embauche, je commençais à réfléchir à ce que j’allais raconter au moins deux jours à l’avance, je testais mes formules à voix haute et élaborais de belles phrases qui me feraient passer pour quelqu’un d’intelligent. J’exposais à ma psy des discours très construits, avec thèse, anti-thèse et synthèse, j’étais à deux doigts de lui proposer de les illustrer d’une belle présentation PowerPoint pour gagner en clarté.

Elle écoutait mes conférences patiemment, avec quelques hochements de tête polis, et moi je sortais de chez elle en me demandant si j’avais eu bon. Jusqu’au jour où elle m’a posé une question toute simple et perverse en fin de séance : « Qu’est-ce qui vous rend si autonome ? ». J’aurais pu le prendre comme un compliment, mais les règles du jeu thérapeutique sont claires : elle n’était pas censée me juger ni en positif ni en négatif. Je sentais donc qu’il y avait autre chose derrière cette remarque, mais quoi ? Une semaine de prises de tête et de grandes eaux de Versailles plus tard, je suis arrivée à son cabinet très remontée, prête à en découdre et à lui demander si elle se foutrait pas de ma gueule par hasard. C’est exactement ce qu’elle attendait, la fouine. Elle m’avait provoqué en me disant en substance « puisque tu es si maligne, qu’est-ce que tu fiches sur mon canapé » pour que j’arrête mes compte-rendus et que je commence à exprimer des émotions (ici, la colère et la vexation).

Je suis encore très novice dans la pratique de la thérapie, mais depuis que j’exprime mes émotions chez ma psy, mes yeux ont repris une apparence normale, et mes proches ne craignent plus de me voir sauter par la fenêtre s’ils annoncent qu’il n’y a plus de café. Tous comptes faits, la vraie déprime est un moment de l’existence que je recommande chaudement ; en croyant mettre de la distance entre soi-même et la vie, on se retrouve finalement à la prendre avec beaucoup plus de pragmatisme et à mieux l’apprécier pour ce qu’elle est, et non pour ce qu’elle aurait pu être dans le passé ou pourrait être dans le futur. Et à suivre cette voie, on peut vite se retrouver avec le sourire de Bouddha scotché sur les lèvres, bouleversé par le spectacle d’une fourmi cheminant sur le parquet ou d’un rayon de soleil qui filtre à travers les nuages. Et ça, c’est quand même pas mal comme objectif de vie, ou en tout cas c’est mieux que celui de Ségéla (« si on n’a pas une Rolex à 50 ans, c’est qu’on a raté sa vie »).

Lien utile parfois (pas un psy, mais un sage, c’est pas mal non plus) :
http://www.svami-prajnanpad.org/