Archive pour février 2010

Ton amie chômeuse suit les préceptes de Schopenhauer

Jeudi 25 février 2010

schopenhauer
Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Arthur Schopenhauer
(Requête de David, essaie de tirer son amie chômeuse de la tendance à la déprime)

Parfois, ton amie chômeuse reçoit des requêtes qui l’accompagnent pendant des semaines, voire des mois. Un client a voulu tester ma volonté d’accéder à l’ascèse et m’a proposé de vivre selon les préceptes édictés par Schopenhauer dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie. Ton amie chômeuse s’est fait un plaisir de le commander à la librairie du coin (occasion rêvée pour faire semblant d’être une intellectuelle débordée « ah mince, je ne l’ai pas, je peux vous le commander mais je ne l’aurai que mardi… ça ira ? » « mmmh… oui, bon, ça ira. »).

Ensuite, une fois le livre entre les mains, j’ai réalisé que ça faisait 10 ans que je n’avais pas lu de philosophie. J’ai dû faire face à une petite montée de stress à base de « en suis-je encore capable ? », « vais-je faire le terrible constat de la déperdition de mes neurones ? », etc. Heureusement, pour lire Aphorismes sur la sagesse, nul besoin d’être balèze : dès l’introduction, Schopenhauer prévient qu’il ne va pas faire preuve ici d’autant de sérieux et de rigueur métaphysique que dans le reste de sa « véritable philosophie ». Rassurée, ton amie chômeuse a néanmoins espéré qu’il ne se foutrait pas trop de sa gueule quand même, sous prétexte qu’elle s’intéresse à des choses aussi futiles que le bonheur dans l’existence.

Ton amie chômeuse a été échaudée par quelques réflexions qui trouvent sans doute des éléments d’explication dans le contexte historique (« ouais mais tu vois à l’époque, ça ne choquait personne le racisme… qu’est-ce que tu peux être 21ème siècle dans ta manière de penser, c’est dingue »). Alors, oui, certainement, ton amie chômeuse manque de perspective, mais il n’empêche qu’elle a un peu buté sur deux-trois concepts :
- Schopi pense que les hommes naissent intelligents ou pas (dans la grande majorité des cas ce sont des brutes ignares), c’est une inégalité à laquelle on ne peut rien. Bon. Il dit aussi que l’homme « supérieur » n’a pas besoin de la compagnie des autres pour vivre heureux, il trouve en lui-même les ressources de son divertissement et de son bien-être. Soit. Pour bien enfoncer le clou, Schopi prend l’exemple des « nègres », ces «faces noires et camardes» « intellectuellement arriérées », et bien les nègres adorent se coller les uns aux autres, ce qui prouve bien que le stade ultime de l’évolution, c’est l’isolement.

- Schopi nous explique que les femmes, incomplètes par nature, attendent tout des hommes. Ainsi, le troupeau des femmes, avec le bon sens instinctif qui caractérise les bestiaux, s’est mis d’accord pour ne jamais avoir de rapports hors mariage. Si certaines femmes acceptent de s’offrir à des hommes sans qu’ils leurs passent l’anneau au doigt, quel autre moyen de pression les autres pourront-elles faire valoir pour être enfin gratifiées de la présence d’un homme à leurs côtés (et ainsi donner un sens à leur existence) ?

Du coup ton amie chômeuse s’est dit que merci mais non merci, ça ne servait à rien de se taper des arguments pareils quand la psychanalyse et la pilule sont passées par là et quand les écrits de nombreux sages plus politiquement corrects sont arrivés jusqu’à nous, non mais oh.

Reste que c’est remarquablement bien écrit… On trouve des citations de Goethe, de Voltaire, de Shakespeare ou de Pétrarque toutes les deux pages, elles sont traduites et expliquées, c’est plutôt agréable (et on en a pour son argent en matière d’érudition)… Ton amie chômeuse a donc quand même poursuivi sa lecture. Et doit bien admettre qu’elle a adoré.

Quand le fond n’est pas intéressant (voir ci-dessus), on peut toujours se délecter de l’élégance et bien souvent, de la drôlerie des formules. Ricaner dans le métro quand on a un livre de Schopenhauer entre les mains produit un bel effet sur les co-voyageurs (c’est comme de rire à une blague France Culture, sauf que souvent vous êtes tout seul, alors que dans le métro, vous avez un public - la classe -).

Exemple : « La solitude offre à l’homme intellectuellement haut placé un double avantage : le premier, d’être avec soi même, et le second, de n’être pas avec les autres. »

Exemple encore :
« Pour le dire en passant, élever un monument à un homme de son vivant, c’est déclarer que pour ce qui le concerne on ne se fie pas à la postérité. »

On a été prévenue que Schopi n’avait pas l’intention de révolutionner la philosophie avec ce livre, ses aphorismes ont un autre bénéfice, ils sont galvanisants. On en sort avec un sentiment de puissance, et avec une envie irrépressible de vivre la vie pour ce qu’elle est (et en brandissant un doigt d’honneur au reste de l’humanité… Enfin, moi ça m’a fait ça.).

Ton amie chômeuse regarde son livre et ne peut pas compter le nombre de pages qu’elle a corné, annoté, relu… Je n’oublie pas la requête, et voici les préceptes que j’ai fait graver au-dessus de mon lit depuis que Schopi est mon BFF* :

- « L’essentiel pour le bonheur dans la vie, c’est ce que l’on a en soi-même ». Plus besoin de se faire chier à partir à la découverte de l’autre, ça tombe bien, ton amie chômeuse est malade en transport. «(Le) centre de gravité (de l’homme heureux) tombe tout entier en dedans de lui-même ».

- « L’existence proprement dite, c’est le loisir » (et non le travail).

- « La fortune patrimoniale atteint sa plus haute valeur lorsqu’elle échoit à celui qui, doué de forces intellectuelles supérieures, poursuit des desseins dont la réalisation ne s’accommode pas d’un travail pour vivre». Ton amie chômeuse la tenterait bien « amie rentière », pour voir si elle serait pas dotée de forces intellectuelles supérieures, des fois.

- Ce que l’on est pour les autres n’existe qu’indirectement », et seulement si on le laisse avoir une influence sur nous. « Attribuer une haute valeur à l’opinion des hommes, c’est leur faire trop d’honneur. »

- « Dans tout ce que nous faisons comme dans tout ce que nous nous abstenons de faire, nous considérons l’opinion des autres avant toute chose presque, et c’est de ce souci qu’après un examen plus approfondi nous verrons naître environ la moitié des tourments et des angoisses que nous ayons jamais éprouvés. ». Grave.

Et enfin :

- « Ce n’est qu’au terme d’une période de notre existence, parfois de la vie entière que nous reconnaissons la véritable connexion de nos actions (…) nous ne faisons à un moment donné que ce qui à ce moment-là nous semble juste et convenable (…) ».

Voilà qui arrange ton amie chômeuse qui n’a jamais su faire de plans (ni de vie, ni de carrière, ni de commentaires composés). Prochain entretien d’embauche (Dieu m’en préserve) où la raclure des RH me demande ce que c’est que ce CV-patchwork au juste, je lui balance du Schopi. Bim.

Info utile :

* BFF : Best Friend Forever. Ami lecteur tu n’as jamais vu le film Clueless ou quoi ?

Ton amie chômeuse est allée en Terre Sainte

Samedi 13 février 2010

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(Requête de… heu… Dieu ?)

Pour des raisons évidentes, ton amie chômeuse ne part pas très souvent en voyage. Aussi, quand ça finit par arriver, je prends soin de sélectionner des destinations originales pour pouvoir faire mon intéressante quand la conversation glisse sur ce terrain. Il y a quelques années, M. et moi étions partis au Monténégro ; pas encore de Lonely Planet, ni de Guide du Routard : de quoi faire semblant d’être des aventuriers (alors que le pays ressemble en tout point à la Croatie). Cette année, nous sommes allés en Israël.

Pari réussi puisque cette fois les réjouissances ont commencé bien avant le départ, quand il a fallu expliquer ce choix à l’entourage : aux parents qui trouvaient notre idée dangereuse, aux pro-palestiniens affichés, aux juifs, aux chrétiens de tous bords, aux musulmans, aux athées, et à tous ceux qui ont un avis sur l’état d’Israël (et ça fait beaucoup de monde). La personne la plus difficile à convaincre du bien-fondé de notre décision reste cependant le mec de la sécurité à Roissy. Ton amie chômeuse n’était pas prévenue qu’on allait la soumettre aux Questions pour un champion du judaïsme et a failli faire demi-tour en disant « laissez tomber on s’en va, pardon ».

En Israël, on peut être pris dans une tempête de neige le matin sur le plateau du Golan, se perdre dans les territoires palestiniens dépourvus de signalisation l’après-midi, et avoir l’impression que toute la journée n’était qu’un rêve en dînant le soir sur une terrasse à Tel Aviv. Ton amie chômeuse est rentrée hier, et il va lui falloir un peu de temps pour que tout ce qu’elle a vu au cours des dix derniers jours trouve sa place dans sa tête (ou son cœur, selon les cas).

Prenons Jérusalem, par exemple. Quand les murailles de la Vieille Ville apparaissent entre deux collines, on est saisi par la beauté du site. Ton amie chômeuse était au taquet, parlait déjà de s’installer quelques jours dans un couvent et espérait secrètement être victime du « syndrome de Jérusalem » (comme Juliette Binoche dans le film Mary d’Abel Ferrara).

Hélas, il m’a bien vite semblé que la spiritualité avait déserté Jérusalem depuis longtemps. Ton amie chômeuse a eu l’impression de visiter un parc d’attraction dédié aux religions. La traversée du souk, où kippas et chapelets au rabais disputent leurs places aux tee-shirts Homer Simpson, n’en finit plus. On apprend que la construction de cet immense marché est assez récente et destinée à exploiter au maximum le portefeuille des pèlerins. Pèlerins qui se déplacent en troupeaux compacts, bloquant les ruelles de manière hermétique et forçant ton amie chômeuse à jurer plus que de raison.

Pour accéder au Mur des Lamentations, l’attraction phare, nous devons passer par un détecteur de métal et laisser notre sac sur un tapis roulant. L’esplanade des Mosquées n’était pas accessible ce jour-là. Il pleuvait, des hordes de touristes en imperméables/sacs poubelles jaunes suivaient un guide hurlant l’histoire de tel ou tel prophète. Dans le Saint-Sépulcre, on est tentés de vouloir se poser une seconde pour réfléchir au geste dévotionnel que pratiquent certains et qui consiste à s’agenouiller pour embrasser la pierre d’où Jésus serait monté aux cieux. Mais on est empêchés par le crépitement des flashs et par le bruit de conversations qui n’ont rien de solennel (« Eh ! Patrick ! Patrick ! C’est l’tombeau d’Jésus ça ? Hein ? Pfff… Vas-y t’as vu la queue ? »).

Ce n’est donc pas Jérusalem qui aura éclairé ton amie chômeuse sur le sens des religions. Mais Israël, dans son ensemble, a fait naître quelques embryons d’inspiration, bien trop évasifs encore pour être partagés aujourd’hui… Affaire à suivre.

Info :
Photo magazine Geo.fr