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Ton amie chômeuse a testé le Darshan

Mardi 26 octobre 2010

darshan

(Requête de Fanny)

Ami lecteur, si tu es fan de Jan Kounen (personne n’est parfait) (mais ne l’ébruite pas trop quand même), tu connais peut-être son film Darshan, qui raconte la vie d’une indienne qui sort un petit peu de l’ordinaire. Considérée comme une déesse dans son pays, Amma (puisque c’est comme ça qu’on l’appelle), s’est donnée une étrange mission, qui consiste à prendre l’humanité dans ses bras. Pas un tronc d’arbre, comme certains écolos sous champi, pas deux ou trois personnes rencontrées au hasard des rues, non non, l’humanité tout entière, soit 6,7 milliards de personnes. Ça te fait peut-être bien marrer ami lecteur, mais tu rigoleras moins quand tu apprendras ce qui suit : Amma en est déjà à 30 millions.

Que ça ne donne pas des idées aux sans-amis : n’est pas Amma qui veut, et il n’est pas certain que tu reçoives le même accueil qu’elle si tu décides de t’adonner à cette pratique (avec tout le respect). Amma est une éveillée, c’est à dire quelqu’un qui a pris conscience très jeune que rien ne compte en ce bas-monde, sinon l’amour. Elle a son ashram bien sûr, mais elle contribue également à une flopée d’œuvres charitables, et surtout elle aime l’humanité tout entière et sans distinction, ce qui n’est pas ton cas ni le mien (two words : Nikos Aliagas). Quand elle vient en France, le monde de ceux qui mangent des graines germées, qui achètent leur lessive chez Biocoop et se lavent au lait d’ânesse est en effervescence, c’est un peu comme si Michael Jackson revenait pour donner un dernier concert, pour donner un élément de comparaison.

Ton amie chômeuse a beau prendre une saloperie de petit ton ironique, ça faisait des mois que j’attendais qu’elle revienne, verte que j’étais de l’avoir manquée l’année dernière. Faire la queue pour qu’une dame qui sent le curry et irradie de l’amour me fasse un câlin, je suis complètement pour, et je n’ai pas eu besoin que mon amie yogini (qui mange des graines germées) me traîne par les cheveux.

C’est ainsi que nous sommes arrivées, elle et moi, à 7H30 du matin, heureuses et motivées, dans la zone industrielle de Cergy qui devait accueillir Amma. Ton amie chômeuse a été assez surprise de constater que les gens dans la queue avaient des looks parfaitement banals, on aurait pu se croire à l’ouverture des soldes, pas de dreadlocks ni de pantalon en coton bio orange ; étonnant. Des gens de tous âges, souriants et bien lunés malgré l’heure matinale. J’ai été rassurée de voir arriver un petit groupe de fervents bouddhistes qui a commencé à faire des mouvements de bras (prières ou étirements, on ne sait pas) et dont j’ai appris qu’ils étaient « en silence », c’est à dire qu’ils avaient fait le vœu de ne pas parler pendant 3 ans 3 mois et 3 jours. Voilà qui a permis à ton amie chômeuse de ricaner un peu, ça aurait été dommage quand même.

Une fois à l’intérieur du bâtiment, des gens en pantalon de coton bio (je savais bien qu’il y en aurait) se sont précipités sur nous pour nous expliquer la marche à suivre : déposer ses chaussures et son manteau (ton amie chômeuse avait des chaussettes dépareillées, mais je sais bien qu’Amma ne juge pas pour si peu), prendre un ticket pour pouvoir participer au darshan (l’étreinte), et aller s’installer au plus vite sur l’une des centaines de chaises disposées devant la scène. Un peu plus tard, nous sommes des centaines réunis dans la salle, chantant à l’unisson « om shanti », et animés par la même envie : faire un câlin à Amma. Ca pourrait être pathétique, ça l’est sans doute un peu (triste espèce qui fait la queue pour être serrée dans des bras aimants), mais c’est surtout émouvant. Les pantalons de coton bio poussent les chaises roulantes des très vieux ou des très handicapés devant Amma, les ados retirent leurs écouteurs, les perchés ferment les yeux : c’est un moment de ferveur collective intense, et ça a quand même plus de gueule qu’un stade de foot.

Seulement il y a un problème : au lieu de nous laisser aller à aimer nos frères humains au moins deux heures dans l’année, un écran géant posté au dessus d’Amma diffuse des images (un peu propagandistes) de toutes ses bonnes œuvres. Mon amie yogini me fait remarquer la similarité entre le discours mal traduit d’Amma et celui de Miss France, et c’est vrai que je m’agace de cette litanie catastrophiste sur l’état du monde, de la pollution au manque de spiritualité en passant par les pesticides. J’aimerais me concentrer sur le fait que je suis face à la personne la plus désintéressée que j’aurai sans doute jamais l’occasion de voir, mais je n’arrive pas à détacher mes yeux de cette succession d’images mal filmées…

Quand notre numéro est appelé, nous sommes invitées à progresser tout doucement devant Amma, en procession, jusqu’à nous trouver à quelques centimètres d’elle. Ton amie chômeuse a reçu tellement d’instructions de la part des pantalons bio que j’ai failli paniquer : ne pas toucher Amma, mettre la tête sur son épaule droite, relever ses cheveux, ne pas lui marcher sur les pieds, etc. Si bien que quand la déesse m’a attirée à elle, j’ai pensé : « merde, où dois-je mettre mes mains bon sang ? ». Après une seconde j’ai essayé de me concentrer sur ce qui se passait, mais j’entendais le brouhaha des pantalons bio qui positionnaient déjà les suivants derrière moi, et l’instant d’après, c’était fini, et on m’a demandé de dégager fissa. C’est du câlin à la chaine, et mine de rien, c’est très inhabituel. Je suis restée plantée là, hagarde, les yeux un peu humides sans trop savoir pourquoi.

Je fais désormais partie de la tranche de l’humanité qu’Amma a pris dans ses bras. Qu’est-ce que ça signifie ? Ai-je été contaminée par sa bonté ? A-t-elle contribué à changer mon regard sur le monde ? Sur le chemin du retour, j’étais déjà entrain de m’époumoner contre un automobiliste qui m’a grillé la priorité à droite.

Mais je crois que je suis contente d’avoir participé à ça.
Des vidéos sur le site de Rue89