Nouvelle rubrique « Eco-culpabilité », parce que c’est l’avenir

« Tenter le zéro déchet pendant une semaine, est-ce réalisable ? De mon côté j’essaye mais je suis toujours rattrapée par le temps et le besoin d’efficacité ».
Requête de Clara

Signe des temps, amis lecteurs, vous êtes nombreux à m’envoyer des requêtes à vocation écologique. Vous m’enjoignez à tester le zéro déchet pendant une semaine, vous me demandez si je suis cap d’imposer un menu végétarien à Noël, vous exigez que je calcule mon empreinte écologique. En somme, vous vous délestez de vos propres manquements écolo en m’assommant de missions difficiles et ingrates. Je ne vous en veux pas, je suis là pour ça. Et je ne vous ai pas attendus pour profiter à fond de cette occasion de me rouler dans la bauge de l’éco-merdier.

Pionnière de l’emmerdement d’autrui

Voilà plus de 20 ans que j’angoisse quand je m’autorise à prendre un bain (environ deux fois par an), ce qui en relativise considérablement les bénéfices. J’ai été une pionnière de l’emmerdement d’autrui en coupant l’eau du robinet de quiconque se brosse les dents devant moi depuis au moins l’année 2002. J’ai scarifié mes bras à chaque tranche de jambon cru avalée (j’exagère un peu, mais depuis le film Okja, les choses se sont sensiblement compliquées entre le prosciutto et moi).

Et comme vous, depuis à peu près deux ans, j’ai été gagnée par tout un tas de nouvelles préoccupations qui ne m’avaient jamais effleurée. En plus de tout le reste, je suis désormais choquée quand je vois quelqu’un jeter son mégot par terre (#500Litresd’EauPolluée #MenaceOcéans) et mon cœur s’arrête un instant quand j’aperçois une brique de lait dans la poubelle verte.

Camarades, nous sommes victimes d’un phénomène nouveau, dont le nom n’est pas encore déterminé – éco-anxiété, angoisse climatique, burn-out écologique, dépression verte, « solastalgie » : bref, nous sommes mal. La faute à ce genre de messages lus dans le métro à 8H du matin, avant même d’avoir avalé un café :

Ou encore à l’écrivain Jonathan Safran Foer, qui raconte dans la revue America de cet automne à quel point nous allons crever, tous autant que nous sommes.

Fin du texte de Safran Foer dans la revue America #11

En l’occurrence, sa prescription m’arrangerait presque (mâcher de la viande me fait mal aux mâchoires, je suis malade en transports et relativement peu enthousiaste à l’idée de répéter l’expérience de la maternité). Mais enfin son texte n’est pas optimiste du tout.

Changer de shampoing pour sauver le monde (Bruce Willis lui-même n’y avait pas pensé)

Ton amie chômeuse, 100% poreuse aux images d’ours polaires faméliques, s’est livrée à toutes sortes d’acrobaties, remplacement de produits cosmétiques, révolution des pratiques domestiques et tutti quanti. Autant dire que j’ai largement de quoi ouvrir une nouvelle rubrique « Eco-culpabilité » : ce sera l’occasion de partager nos trucs et astuces de pauvres hères pris dans les phares de la fin du monde. Greta Thunberg a dit : « I want you to panick ». Paniquons ensemble, ce sera plus fun.

Sauf que, quand même, avant de raconter comment je me suis arrachée la peau du visage à force de me démaquiller avec des disques lavables, je voulais commencer par dire ceci : s’il y a bien une chose que ton amie chômeuse a appris dans ses formations premiers secours (j’ai raconté la première ici, j’en ai fait une autre après les attentats), c’est que la panique génère une succession de gestes désordonnés. Qui ont l’inconvénient d’aboutir, généralement, au décès de l’individu en détresse (ici, l’humanité).

Attention ami lecteur, je n’éprouve aucune animosité à l’égard de Greta Thunberg, dont je trouve la colère absolument rafraîchissante. Entre la soupe bonheuriste ambiante et le doigt rageur de la suédoise, j’ai choisi. Je m’interroge simplement sur la pertinence de la panique comme levier d’action. Et sur l’idéologie qui voudrait que la somme des petits actes individuels aboutisse à un changement de grande ampleur. Je ne dis pas que le colibri est un teubé qui ferait mieux de se faire un gueuleton en attendant de cramer comme les autres. Je dis que j’ai un doute.

C’était précisément le sujet d’un excellent article publié dans Society à la fin du mois de juin dernier. Il y était question d’écolos qui deviennent dingues à force de vouloir en faire toujours plus, d’une forme de jusqu’au-boutisme qui me rappelle beaucoup la course folle des individus atteints d’anorexie, autre sujet de prédilection de ton amie chômeuse. Dans ce papier, le sociologue Jean-Baptiste Comby* dénonce un discours qu’il estime « biaisé et dépolitisé », dont l’effet est d’évacuer « les vraies causes de la pollution, qui sont en réalité bien plus structurelles et collectives : l’aménagement des villes et des transports, l’organisation du travail, le fonctionnement de l’agriculture, le commerce international, la responsabilité des entreprises ». Il rappelle au passage que les classes supérieures qui se revendiquent « éco-friendly » sont aussi celles qui polluent le plus, ne serait-ce qu’en prenant l’avion plusieurs fois par an. Restons modestes, amis lecteurs, avec nos gourdes et nos brosses à dents en bambou.

Comme il a bon cœur, Jean-Baptiste, il ajoute que nos tentatives individuelles ne sont pas (complètement) inutiles, elles sont juste insuffisantes à changer le système. Et à part l’action politique (ce vieux truc démodé), il ne voit pas bien ce qui pourrait le transformer pour de bon. C’est un peu ce que ton amie chômeuse reproche à Pierre Rabhi : peut-on prôner la décroissance et aller boire des coups aux universités du Medef ? Peut-on espérer faire une différence en passant au shampoing solide si l’industrie agro-alimentaire refuse d’abandonner son Dessange racines grasses/ pointes sèches (je sais que l’industrie agro-alimentaire ne se lave pas les cheveux, c’est une métaphore).

On ne voit pas bien l’étiquette, mais ceci est de l’acide citrique, ingrédient indispensable du produit lave-vaisselle fait maison

Ceci n’étant nullement une tentative désespérée de me soustraire à vos requêtes – comme en témoigne la très belle photo de ton amie chômeuse accompagnée de son bocal d’acide citrique, je retourne immédiatement à mes produits faits maison.

Notes :
* Auteur d’un livre que je n’ai pas lu : « La question climatique, Genèse et dépolitisation d’un problème public » (Raisons d’Agir, 2015).


Ici, un super portrait de Pierre Rhabi, par Sophie des Déserts, journaliste à Vanity Fair.

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