#Test- L’escalade

« Je ne compte plus le nombre de personnes autour de moi qui se sont mises à l’escalade ces derniers mois. Mon amie chômeuse pourrait-elle aller y voir de plus près et m’expliquer ce vent de hype ? »
Requête de Stéphanie

J’imagine ton dépit, amie lectrice. Toi qui as mis des années à accepter le principe du running, cette discipline dont le seul objectif semble être de partager ses « performances » via une appli sponsorisée par Nike. Toi qui as réussi à te convaincre que c’était super parce que tu pouvais écouter des podcasts pendant que tu tournais en rond vainement dans un parc. Et voilà qu’il faut tout recommencing.

Chaussons trop petits et zone de chill

Car le sport n’est pas étanche aux fluctuations de la mode, oh non, comment feraient les marques pour t’inciter à renouveler tout ton équipement, sinon ? Exit la zumba et le cross fit, les vrais cools ont désormais les mains poudrées et les pieds moulés dans des chaussons trop petits : ils pratiquent l’escalade. En « mode outdoor », c’est à dire en « vêtements pour le dehors », l’escalade est le secteur qui a connu la plus belle croissance en Europe cette année. Le comité olympique a même décidé d’accueillir la discipline aux JO d’été 2020, c’est dire.

A la pointe des tendances, ton amie chômeuse s’est rendue dans l’une des dizaines de salles qui ont fleuri en région parisienne, et qui permettent de faire de l’outdoor en indoor (si tu me suis). Je suis arrivée vers 19H. A l’extérieur du bâtiment, des trentenaires buvaient des pintes, installés sur de gros coussins, avec des palettes en guise de tables basses. Mon guide m’a indiqué qu’il s’agissait de la « zone de chill » et que non, on ne pouvait pas commencer par là. Il m’a ensuite expliqué qu’ici, on avait le choix entre l’escalade « de voie » et l’escalade « de bloc ». « Je vais te montrer la voie », a-t-il annoncé, prophétique.

Toujours plus loin, plus fort, plus vite

Le mur d’escalade fait dix-sept mètres, et laisse-moi te dire que c’est drôlement haut. Les grimpeurs s’exercent en binôme : l’un des deux reste au sol pour assurer son partenaire qui progresse vers le plafond, et ensuite, ils échangent. Ils sont arnachés, encordés, ils ont des mousquetons à la ceinture, ce qui leur confère un swag incontestable. Le générique de la série Extrême limite a fait irruption dans ma tête. J’ai regardé tous ces mecs torses nus, cheveux bouclés, petites lunettes rondes délicieusement surannées… Même leur musculature m’a semblé vintage. Ils ne ressemblaient pas du tout aux bobos que je m’attendais à trouver, je les aurais bien imaginés repartir de là en combi volkswagen en chantant « Toujours plus loin, plus fort, plus vite » à tue-tête dans l’habitacle ; j’étais déjà prête à les suivre jusqu’au bout des gorges de l’Ardèche. « Bon, mais ce n’est pas ça qu’on va faire, a dit mon acolyte. Nous, on va au bloc ». La perspective m’a parue moins fun, d’un coup.

Le bloc, donc, c’est la même chose, des prises disséminées sur un mur, mais beaucoup plus petit, trois mètres de haut à peu près. Si bien qu’on peut se passer de cordes et de mousquetons, les chutes étant amorties par un épais matelas. Ton amie chômeuse, forte d’une longue expérience de crapahutage dans les rochers de Sardaigne, s’est élancée, pleine de confiance.

Fait étonnant, à 80 centimètres du sol, je ne savais plus comment progresser, ni comment descendre. Fait encore plus étonnant à cette altitude, j’avais peur de tomber. J’ai dit « Tu peux m’aider ? » avec une voix qui suintait de trouille. Mais mon partenaire – peu fiable, s’éloignait déjà : « Ben non tu peux sauter, là », a-t-il lancé, insensible à ma panique. J’ai pensé : « Le bâtard, il me laisse, il m’abandonne », mais j’ai bien dû finir par lâcher prise, comme on dit. Je me suis laissée tomber en fermant les yeux… Mes pieds ont touché le sol quasiment instantanément, j’étais saine et sauve.

Pour la suite, j’ai résolu de choisir un parcours plus simple, parce que là, franchement, c’était balèze et qu’après tout je débutais. C’est alors que, avisant le code couleur indiquant le niveau de difficulté, j’ai réalisé que la piste que je venais de faire était jaune. Il n’y avait pas plus facile, c’était le minimum du minimum, accessible à partir de 8 ans. A ce moment-là, j’ai formé mon premier jugement sur l’escalade en salle : c’est de la merde.

Aigrie, prête à tout détester, j’ai observé la faune autour de moi. Il y avait très peu de femmes dans la salle ; sur la quarantaine de personnes qui s’entraînaient ce soir-là, je n’en ai comptées que six. En revanche, du mâle, il y en avait. Ils étaient là, les grimpeurs hype, les gros biscotos, les types qui kiffent regarder leurs muscles se bander. J’en ai même vu un dont les sourcils étaient teints, je suis prête à le parier.

Il y a aussi ceux dont la fesse tremblote dans l’effort et qui n’esquissent pas le plus petit sourire quand ils se vautrent. Ils se relèvent en secouant la tête et vont se remettre de la magnésie sur les mains, comme si c’était ça qui les avait empêché d’aller au bout. Magnésie, qui, ai-je appris, est composée de particules fines très nocives pour le système respiratoire. Le lieu est même interdit aux bébés, c’est aussi dangereux pour leurs poumons que si on les envoyait jouer au bord du périph. Super.

Faut-il le rappeler, les humains ne sont pas des geckos

J’étais donc en train de râler copieusement dans ma tête lorsque mon ami G, qui est arrivé avec vingt-cinq minutes retard, est apparu tel un sauveur. Il m’a accompagnée sur une autre piste, n’a pas flanché quand j’ai commencé à gueuler, écrasée sur le mur comme un insecte sur un pare-brise. Il m’a encouragée à lâcher une main, à faire confiance à ma cuisse flagellante et à me propulser jusqu’à la prochaine prise. Quand ça marche ami lecteur, il faut reconnaître que c’est hyper satisfaisant.

J’ai senti que mon cerveau s’accoutumait à cette nouvelle situation insolite – car enfin, les humains ne sont pas faits pour grimper au mur comme des geckos. Je n’avais plus peur de tomber et de me faire mal. Mes montées sont devenues plus fluides, je n’en revenais pas que mes bras et mes jambes, que je tenais pour de parfaits chiffons, soient capables de ça. J’ai fait une piste jusqu’en haut, puis deux, puis trois, puis quatre, puis cinq… Je soufflais comme un veau à chaque changement de prise, je grognais, même, parait-il. Mais la plupart du temps, j’y arrivais. Je n’ai certes fait que des jaunes, mais j’ai mérité ma place parmi les braves dans la zone de chill.

Le lendemain, j’avais mal. Mal mal mal. Même le fait d’actionner une poignée de porte m’arrachait un gémissement. Mais ça valait la peine. A une copine qui s’étonnait de voir mon vernis à ongles tout écaillé – ça ne m’arrive jamais- , j’ai eu la joie de répondre en soufflant ma fumée de cigarette : « Ouais je sais, je l’ai niqué à l’escalade ».

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