« Pourquoi êtes-vous pauvres » ?

Requête de Philippe, a un job à plein temps, hésite à se lancer dans un tel pavé.

Ton amie chômeuse sait bien ce que tu vas lui dire, ami lecteur : quoi ?! Vollmann ? le type qui écrit des livres de 2000 pages sur les prostituées et les bas-fonds californiens ? Tu crois pas qu’on a autre chose à foutre ?!!
Je sais. C’est un peu comme la lecture de la Bible, il n’y a guère que ton amie glandue pour se lancer dans pareille entreprise : c’est long, c’est difficile, et c’est beaucoup moins gai que Martine à la plage (qui a tout mon respect, ma tortue s’appelait Martine).

Mais voilà, au cours de ma lecture de Pourquoi êtes-vous pauvres ? je me suis laissée penser que je tenais peut-être entre les mains l’avenir de la littérature (tout simplement). Tu comprendras donc, ami lecteur, que je ne pouvais pas me taire, même si la lecture m’en a coûté du temps et de l’effort (même à moi qui n’ai rien d’autre à faire).

Outre la noirceur du thème et la longueur du traitement, il y a aussi la profonde gêne que l’on éprouve à la lecture de ce livre (de mieux en mieux, que tu te dis). Car la démarche de Vollmann est inédite et dérangeante ; elle a consisté à parcourir le monde, et à s’arrêter dans les plus sordides bidonvilles, dans les quartiers chauds de Tokyo et de Manille, pour demander aux plus pouilleux d’entre nous : pourquoi êtes-vous pauvres ? Pourquoi y a-t-il des gens riches et des gens pauvres ? Et d’autres questions que l’on suppose désagréables pour les intéressés.

Ce qui est hallucinant, c’est que le résultat est à l’exact opposé de l’obscénité que pouvait laisser présager le titre du livre. Vollmann se penche sur la condition de ses frères humains sans angélisme ni jugement ; il le fait avec une absolue sincérité. Il rend compte des explications livrées par la russe Natalia, qui mendie sur les marches d’une église, et qui incrimine le destin : une tique l’a mordue quand elle était petite, elle est aujourd’hui épileptique et ne peut pas travailler. La thaïlandaise Sunee suppose qu’elle doit payer de mauvaises actions commises dans des vies antérieures, et elle boit pour faire passer la dureté du quotidien.

Chaque histoire, relatée avec beaucoup de détails car l’auteur a pris le temps de revenir maintes et maintes fois discuter avec ses témoins, est l’occasion d’interrogations philosophiques sur la pauvreté, la dépendance, le choix, la culpabilité et la gêne que nous inspirent ces gens – pourtant, n’est-il pas présomptueux de penser qu’ils sont tous plus malheureux que nous- ? Vollmann doute et se questionne sans relâche, il interpelle le lecteur pour qu’il l’aide dans sa quête. C’est dingue, et je ne sais pas comment rendre justice à cette démarche que j’ai trouvé bouleversante.

Un dernier argument, ami lecteur, avant de te foutre la paix : Pourquoi êtes-vous pauvres ? ne doit pas nécessairement se lire d’une traite. A l’instar de La vie, mode d’emploi ou de La recherche du temps perdu (et de la Bible si tu insistes), il peut complètement siéger sur la table de chevet pour être consulté comme ça, une fois de temps en temps. Espérer, accepter, fuir : ce sont les trois issues que Vollmann voit à la pauvreté. Ajoutons connaître, même modestement, pour échapper à la nôtre.

Pourquoi êtes-vous pauvres ? William T. Vollmann, Actes Sud, 2008, 416 pages, 25,40€

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23 commentaires

  1. J’ai normalement pour principe de vivre au pays des Mickeys en m’éloignant de la tristesse et de la dureté de la vie autant que possible.
    Mais là…
    là.
    Ton témoignage est si convaincant que :
    – comme d’hab, je me lève et j’applaudis
    – j’en profite pour te demander « hey, tu me le prêterais pas, des fois ? »

  2. Merci MA. Je l’ai noté aussitôt dans ma pile-à-lire. Ta note est très alléchante et me voici récompensé de ma fidélité de façon inattendue. Une seule chose m’échappe : tu évoques trois fois explicitement et plusieurs autres implicitement la longueur du texte ; or, les deux éditions dont j’ai pris connaissance (brochée et poche) ne font que 128 p. : y aurait-il erreur de référence ? Ou bien s’agit-il non de longueur mais de lourdeur ou de densité ? (Après tout, la Réforme tint intégralement en un feuillet – 95 thèses, quand même ça devait être écrit en tout petit – cloué sur une porte d’église…)
    Bonne journée.

  3. Il manque à mon avis dans ton plaidoyer très convaincant, j’en convient, la relativité de la pauvreté, thème redondant, qui nous permet finalement un tant soit peu de nous identifier, parce que quand tu dis « aux plus pouilleux d’entre nous », j’ai déjà passé une semaine sans me laver au maroc, lors d’un petit voyage très sympathique, et je ne pense pas avoir approché même de loin la misère de ces gens… qui ne le vivent pas comme telle. Moi, ce que j’ai adoré. Quand sunee, je crois que c’est elle, dit qu’elle ne croit pas être pauvre…
    Et j’en profite pour montrer que j’ai lu ce livre qui m’a également bouleversé (mais je suis sensible) et que je le prête volontiers aux différent(e)s intéressé(e)s.

  4. @Sylvaine : tu avais lu quoi ? La famille royale ? Je suis preneuse d’un prêt, voire d’un échange si Fanny a fini à temps !
    @apo : je n’ai plus le livre sous les yeux, mais Amazon me confirme ce que tu me dis… Du coup j’ai honte, mais vraiment j’ai eu le sentiment de lire un pavé, très dense, et long à appréhender. Apparemment ça n’a rien à voir avec la réalité de l’objet, tu as raison de le faire remarquer.
    @PaulR : j’ai voulu évoquer ce que tu dis dans l’avant-dernier paragraphe (« pourtant, n’est-il pas présomptueux de penser qu’ils sont tous plus malheureux que nous- ? ») ; ce questionnement sur le sens du mot pauvreté, et sur sa relativité ou non, est d’ailleurs concentré dans le premier tiers du livre, qui est de loin celui que j’ai préféré. J’ai moins aimé la fin, plus descriptive, un peu No logo de Naomi Klein.

  5. A la relecture, en effet, c’est très bien dit (« Vollmann doute et se questionne sans relâche ») et ca rejoint, ton intro sur l’avenir de la littérature (« …il interpelle le lecteur pour qu’il l’aide dans sa quête »)… du coup tout à fait d’accord avec toi. En tout cas félicitations pour faire connaitre des bijoux de ce genre.
    Et ca introduit, une requête, un autre ovni pas sur le même thème mais tout aussi exceptionnel qui s’appelle ‘La vie sur terre’ de Baudoin de Bodinat. Si tu peux me dire ce que tu en penses…

  6. Hé, mais je l’ai lu !
    J’aime bien quand l’auteur raconte ses démêlés avec les SDF qui squattent son immeuble, c’est récurrent dans le livre et là on sent qu’il s’emmêle un peu les pinceaux et l’avoue humblement : un point pour lui.
    ps : je découvre ce blog par hasard en trichant pour un jeu des films sur les frères Coen, et j’abandonne le jeu pour lire le blog qui a l’air génial ! Voilà comment on perd un jeu et on gagne une lecture saine !
    Signé : une autre chômeuse, passée à la mutuelle pour pas être radiée du chômage (et souffre de très dérangeantes angoisses pour de vrai)

  7. Bonjour,
    la vie d’autres personnes ailleurs peut témoigner de la relativité de la vie,par le voyage ,la rencontre de personnes d’ailleurs sont meilleurs témoignages que mille livres et philosophes.
    aprés tout il s’agit juste de courage d’une remise en question et de prendre la vie simplement.
    je suis une femme qui a vécu la plus grande partie de sa vie dans le désert et ça m’aide tellement a accepté ma vie de chômeuse à Paris en France.

    1. @tinakachaker : prendre la vie simplement. C’est fou comme c’est compliqué 🙂
      Mais c’est bien le secret, vous avez raison !

  8. Bonjour,
    Ce post n’a rien à voir avec le sujet mais je ne sais dans quelle rubrique vous écrire. Etes-vous tous de Paris ou proches car j’habite à Saint-Etienne et j’ai l’impression d’être la seule vilaine chômeuse du coin !!

    1. @Ben : je suis de Paris, oui. Mais je crois hélas que vous n’êtes pas seule (10% de chômeurs, ce serait quand même fou qu’il n’y en ait pas à St-Etienne !).

  9. y a un mec à mon boulot qui est venu me voir en me disant sympa simone, faut que t’aille voir le blog « de mon amie chomeuse », c’est drôle ! ça va te plaire. Et oui ça me plait, parce que ton blogue il me parle, j’ai lancé le mien entre deux boulots, et j’ai trouvé que c’était par moment super épanouissants de faire autre choses pendant des périodes de chômage, et pendant cette période je me suis super enrichie intérieurement, et cultivée,.. aujourd’hui je bosse à nouveau mais j’ai pas laché le blog,..ça évite de s’endormir ! Bon vent…

  10. bonjour votre blog est très sympathique.
    il y a des associations ou l’on peut s’occuper et apprendre
    aller sur le blog rhone mer LEnil.COM
    si vous n’habitez pas montélimar, renseignez il y a le musée du nil juste a coté et un monsieur qui se fait appeler monsieur nil qui vous encourageuse et vous apprend aussi si vous le désirez le yoga égyptien, le taichichuan, le karaté ou l’art de se défendre…..
    il a une philosophie digne de cette association le nil. com
    IL SUFFIT juste d’adhérer pour dix euros ou plus suivant vos possibilités pour appartenir a ce nouvel art de vivre qui est très agréable, si vous y aller, il vous offira un yano ou l’on peut parler autour d’une table, le cadre est très sympa ainsi ques les adhérents…..

  11. intrigué par le reportage envoyé spécial, je découvre ce site.
    Les deux « pauvres » dont vous parlez sont les premiers portraits du bouquin…
    je trouve cela étrange…

    1. @david : si c’est une façon de me soupçonner de ne pas l’avoir lu en entier, c’est votre remarque que je trouve étrange…

  12. merci pour cette « communication » sur le chômage. Ayant été moi-même chômeur, on se laisse vite aller … on est sensible au regard des autres… retrouver de la dignité en créant soi-même son emploi, c’est génial.

  13. Ca donne envie en effet! Hop, rajouté à ma liste…
    J’aime beaucoup ce blog, le ton que tu utilises.
    Et je suis sûre que tu l’as lu en entier 😉
    (Désolée David de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais je trouve ça plutôt étrange aussi cette remarque..)

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