Épisode 5 : Épanouissement maternel

Nous sommes dix, huit adultes et deux enfants de moins de trois ans, confinés dans une maison au milieu des bois. Ton amie chômeuse raconte son expérience communautaire.

Mercredi 1er avril

Pendant la grève contre la réforme des retraites, alors que je m’échinais à essayer de faire marcher des Velib’ atrophiés et unijambistes, j’ai réalisé à quel point j’aimais le métro parisien. Ce métro que je ne regarderai plus jamais comme avant, moi qui étais déjà du genre à en ouvrir les portes en tirant sur les manches de mon pull. A la fin de cette troisième semaine de confinement, c’est aux dames de la crèche que vont mes pensées. Et aux parents que va ma compassion.

A rebours de l’expérience communautaire qui se déroule autour de lui, l’enfant est en pleine appropriation du concept de propriété privée. Il déclare « C’est à moi » en pointant tout ce qu’il voit, des bâtons, des canards, des humains, des assiettes, n’importe quoi.

Sauf que cette découverte est si excitante qu’elle le taraude même en rêves. C’est ainsi qu’au beau milieu de la nuit, le Chien et moi, qui dormons à côté de lui, l’avons entendu murmurer « C’est à moi » dans son sommeil. Le ton a monté progressivement, jusqu’à devenir une authentique crise de nerfs : « A moooooooi ! ». Nos voisins de chambrée se sont demandés s’ils étaient les témoins auditifs d’un infanticide. Derrière la cloison pourtant, c’est moi qui prenais une patate en essayant de le consoler.

Le Chien a finalement réussi à calmer la bête en la couchant entre nous. Toutes les heures environ, l’enfant a posé ses pieds sur mon dos et essayé de me pousser hors du lit en émettant des cris de mouette. Voilà le genre de matin, ami lecteur, où l’on a envie de déposer le fruit de ses entrailles à la crèche et de faire une danse de la victoire quand c’est fait.

A la place, j’ai dû endurer sa mauvaise humeur de type qui a mal dormi. Au moment précis où je retirais sa couche, l’enfant a effectué un saut de carpe dans sa propre merde. Je l’ai attrapé par les pieds et déposé dans la baignoire, souillé et hurlant, et je suis partie.

Il y a deux jours à peine, nous regardions le fruit de notre amour s’ébrouer dans les coussins avec des yeux humides : « Comme il grandit ! Quelle chance d’être témoins de ses progrès au quotidien ! ». Aujourd’hui, j’ai dû aller chercher le Chien pour éviter que l’affaire ne tourne au drame domestique. La parentalité est une école de modestie.

Vendredi 3 avril

Que restera-t-il de la République démocratique du larbinat, nul ne peut encore le dire. Mais nous assistons à de belles épiphanies. Il faut reconnaître qu’elles frappent surtout la partie masculine de notre communauté, laquelle n’avait – de son propre aveu- jamais lavé des toilettes de sa vie. Le Paon, émerveillé, s’est écrié : « C’est archi-easy, en fait ! ». La révolution est en marche (mais elle ne va pas vite).

Samedi 4 avril

L’enfant a chopé une tique dans le nombril. Il a fallu quatre personnes pour le maîtriser et la lui retirer.

Lundi 6 avril

Au 4ème jour de confinement, je me souviens avoir lu une publication sur Facebook qui recommandait d’être indulgent avec soi-même en temps de Covid : « Ce n’est pas grave si vous n’arrivez pas à mettre ce moment à profit pour apprendre une langue ou écrire un roman ! ». N’empêche. Quand un sursaut de wifi m’a permis de voir la vidéo de ma copine Zoé chantant une mélodie brésilienne enchanteresse devant sa webcam, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, je me suis demandé si je pouvais moi aussi distiller quelques gouttes de poésie en ce bas monde.

La réponse est non. Bon.

Du coup, j’ai bossé sur ma backpack dance.

Contrairement à l’art de la chanson ou du roman, la backpack dance est un épiphénomène éphémère et inutile qui a secoué Internet et les cours d’école françaises au printemps 2018. Il s’agit d’un mouvement frénétique du bassin qui rappelle la Tektonik (petit ange parti trop tôt).

Pour l’instant, c’est tout ce que j’ai à vous offrir.

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